La souveraineté industrielle ne se proclame pas : elle se reprend !

Publié le 22 juin 2026 à 12:00

La tribune de Gérault Verny et d’Arnaud Van Robais, le 20 juin sur le site du Journal du Dimanche, a le mérite de rappeler une évidence : une nation qui ne protège pas ses entreprises stratégiques abandonne une part de sa souveraineté.

Sur ce point, ils ont raison. Oui, la France doit protéger ses entreprises stratégiques. Oui, elle doit empêcher que des logiques financières de prédation viennent dépecer des usines, des brevets, des laboratoires, des filières, des réseaux de sous-traitance et des décennies de savoir-faire ouvrier et technique.

Mais protéger ne suffira pas, le problème français est plus profond. En effet, depuis quarante ans, nous avons perdu davantage que des usines, nous avons perdu la doctrine d’État qui permettait de penser l’industrie comme une condition de la puissance. Nous avons laissé la concurrence remplacer la stratégie, la libre circulation des capitaux remplacer l’enracinement industriel, le marché unique remplacer la décision politique et la communication remplacer la planification.

Il faut nommer les choses. L’Acte unique européen, en faisant du marché intérieur et des quatre libertés le cœur du projet européen, a profondément modifié notre rapport à la puissance. La Commission européenne, sa DG Concurrence, le droit des aides d’État et la logique des marchés publics ont peu à peu installé une hiérarchie où l’intervention nationale est suspecte, où la préférence industrielle est taboue, où la concurrence devient une fin en soi. Cette architecture a pu fluidifier les échanges ; elle a aussi désarmé des États qui avaient besoin de protéger leurs capacités vitales.

Voilà pourquoi la France doit rouvrir le débat sur l’Acte unique et sur le marché unique. Non par goût du fracas, non par posture anti-européenne mais parce qu’un cadre conçu pour intensifier les échanges ne suffit plus dans un monde redevenu brutal, où les États-Unis subventionnent, où la Chine planifie, où les grandes puissances filtrent, ferment, protègent, sanctionnent et commandent.

Deux chemins politiques sont possibles. Les Français peuvent un jour décider de quitter l’Union européenne. Ils peuvent aussi décider d’y rester. Dans un cas comme dans l’autre, la question finale reste la même : qu’est-ce que la France ne peut pas se permettre de perdre ?

Si elle quitte l’Union, elle devra reconstruire une doctrine nationale complète. Si elle y reste, elle devra mener le combat pour desserrer les carcans qui l’empêchent d’agir. Aucune de ces deux options ne dispense d’une réflexion stratégique, la souveraineté ne naîtra pas automatiquement d’un changement de cadre, elle naîtra d’une volonté, d’une hiérarchie et d’un État capable de commander.

Il faut aussi sortir d’une illusion inverse, nous ne réindustrialiserons pas tout. Nous ne referons pas en France l’intégralité de ce que quarante ans de division internationale du travail ont dispersé. Ce n’est ni possible, ni toujours souhaitable. La souveraineté n’est pas l’autarcie, elle consiste à maîtriser ce qui conditionne notre liberté.

La France doit donc établir une cartographie froide de ses dépendances critiques. Ce qui doit être produit, possédé ou contrôlé en France. Ce qui peut être construit avec des partenaires fiables. Ce qui peut rester dans le commerce mondial sans mettre en danger la nation.

La défense, le nucléaire, les télécommunications sensibles, les infrastructures critiques, la cybersécurité, certains médicaments essentiels, les principes actifs, les composants à usage militaire ou dual, les capacités de maintenance, de raffinage, de stockage et de production énergétique doivent relever d’une maîtrise nationale stricte. Sur ces sujets, l’État ne peut pas seulement encourager. Il doit protéger, financer, contrôler, orienter et parfois posséder.

Les exemples ne manquent pas. L’affaire Alstom-General Electric a montré ce que signifie perdre la maîtrise d’actifs industriels liés à notre souveraineté énergétique. La question de l’acier, à Dunkerque ou à Fos, rappelle qu’on ne réindustrialise pas un pays sans base métallurgique. Les pénuries de médicaments ont révélé la folie d’une dépendance sanitaire excessive. Le nucléaire impose de conserver des compétences de maintenance, de composants, de turbines et d’ingénierie. Le cloud et les données stratégiques nous rappellent que la souveraineté ne se joue plus seulement dans les hauts-fourneaux, mais aussi dans les serveurs, les logiciels et les infrastructures numériques.

Mais l’échelle pertinente n’est pas toujours exclusivement nationale et elle n’est pas toujours uniquement européenne. La France doit penser en cercles de puissance : national, européen quand c’est utile, européen hors Union s’il le faut, méditerranéen, ultramarin, et surtout francophone.

La sphère francophone ne doit plus être traitée comme un décor de sommet diplomatique. Elle peut devenir un espace de chaînes de valeur, de formation, d’énergie, de logistique, d’agriculture, de minerais critiques, d’infrastructures, de santé et de technologies. La France a tort de réduire son horizon industriel à l’Union Européenne. Elle doit pouvoir bâtir avec la Belgique, la Suisse, le Québec, certains pays d’Afrique, du Maghreb, de l’océan Indien, du Pacifique ou des Antilles des coopérations industrielles enracinées dans la langue, les intérêts, la formation et la durée.

Cela suppose aussi de repenser la question du capital. Il ne suffit pas de filtrer les investisseurs étrangers, il faut se demander qui possède l’industrie française, avec quel argent, et pour quel horizon.

Un pays sérieux distingue le capital patient du capital prédateur. Il protège ses entreprises contre les fonds qui extraient de la valeur sans construire. Il surveille les prises de participation étrangères, y compris lorsqu’elles passent par des montages intracommunautaires. Mais il doit surtout mobiliser son propre capital national.

C’est ici que la pensée gaullo-bonapartiste retrouve toute son actualité. La Participation ne doit pas rester un souvenir pieux, elle doit redevenir un pilier du capitalisme français. Associer les salariés aux résultats, au capital et à la vie de l’entreprise, ce n’est pas seulement partager la valeur, c’est enraciner l’entreprise dans la nation, dans le travail, dans la durée.

Il faut aussi flécher l’épargne des Français vers l’industrie. La France est un pays d’épargne mais trop souvent cette épargne dort, se réfugie dans la rente ou finance autre chose que notre outil productif. Les PEA, les fonds investis dans les PME, les ETI, les entreprises stratégiques, les véhicules de capital patient, les fonds de relocalisation et de modernisation industrielle doivent devenir des instruments de patriotisme économique. L’épargne française doit cesser d’être spectatrice du déclin français, elle doit devenir l’un des leviers de son redressement.

De là découle une doctrine simple.

D’abord, sanctuariser les actifs vitaux : défense, énergie, santé, numérique critique, infrastructures, matériaux, alimentation, transport, compétences industrielles. Ensuite, hiérarchiser : tout n’est pas stratégique, tout ne mérite pas le même effort, tout ne doit pas être sauvé indistinctement. Puis commander : faire de la commande publique une arme industrielle, conditionner les aides publiques à des engagements de production, de localisation, d’emploi et d’investissement, orienter le crédit, sécuriser l’énergie, former les ouvriers, les techniciens et les ingénieurs dont la France manque cruellement.

Il ne s’agit pas de tout administrer depuis Paris, il s’agit de rendre à l’État sa fonction première, celle de garantir la continuité historique, matérielle et stratégique de la nation.

Car une nation ne tient pas seulement par ses discours. Elle tient par ses centrales, ses ports, ses barrages, ses usines, ses ateliers, ses laboratoires, ses écoles techniques, ses stocks, ses réseaux, ses ingénieurs, ses ouvriers et ses entrepreneurs. Lorsqu’elle ne maîtrise plus ce qui lui permet de se nourrir, de se chauffer, de se soigner, de se défendre, de produire et de transmettre, elle n’est plus pleinement souveraine, elle dépend de ceux qui fabriquent à sa place.

Je partage donc le point de départ de cette tribune « il faut protéger nos entreprises stratégiques » mais la France n’a pas seulement besoin d’une politique de protection, elle a besoin d’une doctrine de puissance.

Une doctrine lucide, parce que nous ne produirons pas tout.
Une doctrine ferme, parce que nous devons savoir ce que nous ne pouvons pas perdre.
Une doctrine française, parce que la souveraineté commence par la décision nationale.
Une doctrine ouverte, parce que certaines batailles se gagneront avec des partenaires européens, francophones ou stratégiques.
Une doctrine sociale, parce que le capitalisme productif ne tiendra pas sans participation, sans salariés associés, sans épargne nationale mobilisée.

Le vrai choix n’est donc pas entre ouverture et fermeture, il est entre dépendance subie et souveraineté organisée.

La souveraineté industrielle ne consiste ni à tout produire, ni à tout abandonner. Elle consiste à savoir ce qui commande notre liberté, à le protéger sans faiblesse, à le financer avec notre propre épargne, à l’ancrer dans le travail français, et à se donner enfin la force politique de le garder.

Une nation libre ne sous-traite pas les conditions de sa liberté.