À écouter certains dirigeants de la grande distribution, à commencer par monsieur Leclerc, la croissance française serait « retenue » par un excès d’épargne. Les Français, trop prudents, garderaient leur argent au lieu de le dépenser. L’argument est séduisant, il est surtout incomplet car derrière cette moyenne nationale flatteuse se cache une réalité bien plus rugueuse : tous les Français n’épargnent pas et beaucoup n’en ont tout simplement pas les moyens.
Dans notre pays près d’un ménage sur deux vit sans capacité réelle d’épargne. Les fins de mois absorbent l’intégralité des revenus. L’alimentation, le logement, l’énergie, les transports, voilà où part l’argent. Dans ces conditions, parler d’un « excès d’épargne » relève presque de l’abstraction statistique. L’épargne existe, oui mais elle est concentrée dans les mains d’une minorité de ménages plus aisés, qui, eux, peuvent se permettre de différer leur consommation. Faut-il pour autant blâmer ceux qui épargnent ? Certainement pas. L’épargne n’est pas un caprice, c’est une réaction. Une réaction à l’incertitude, à la peur du déclassement, à la défiance vis-à-vis de l’avenir. Quand l’horizon se brouille, le réflexe n’est pas de dépenser, mais de se protéger.
Le vrai sujet n’est donc pas tant le niveau d’épargne que la confiance collective. Une nation confiante consomme, investit, entreprend. Une nation inquiète thésaurise.
À cela s’ajoute une transformation profonde de la consommation. On déplore que les Français « consomment moins » mais regardons de plus près, ils consomment surtout autrement. Ils arbitrent, ils rognent, ils descendent en gamme. Le succès des produits premier prix, des enseignes low cost ou de la restauration rapide n’est pas un phénomène culturel, c’est un signal économique. On ne consomme pas moins par plaisir, mais par contrainte. Il y a là une responsabilité partagée. Du côté de la demande, évidemment, avec des ménages sous pression mais aussi du côté de l’offre. Quelle qualité proposons-nous ? Quelle valeur ajoutée ? Quelle ambition industrielle et alimentaire portons-nous ? Une économie qui tire vers le bas ses prix finit souvent par tirer vers le bas ses standards.
Reste enfin la question cruciale de l’utilisation de cette épargne car si les Français épargnent, cet argent dort trop souvent. Livrets réglementés, placements sécurisés, l’essentiel ne finance pas directement l’économie productive. Nos entreprises, nos PME, nos industries continuent de chercher des capitaux ailleurs, parfois à l’étranger, avec les conséquences que l’on connaît, dépendance, rachats, perte de souveraineté.
C’est ici qu’un réflexe bonapartiste retrouve toute sa pertinence. L’épargne nationale doit redevenir un levier de puissance économique. Non pas par la contrainte, mais par l’orientation, la lisibilité et la confiance. Il ne s’agit pas de forcer les Français à prendre des risques inconsidérés mais de leur offrir des instruments simples, transparents, et orientés vers l’investissement productif français. Flécher l’épargne vers nos entreprises, c’est réconcilier prudence individuelle et ambition collective. C’est transformer une réserve inquiète en force d’action.
Mais ne nous trompons pas de diagnostic. Le problème français n’est pas un peuple qui épargne trop, c’est un pays où une partie de la population ne peut plus épargner du tout et une autre n’ose plus investir. Entre ces deux France, il y a une fracture. Et c’est cette fracture qu’il faut combler si l’on veut retrouver le chemin d’une croissance forte, souveraine et durable.