Le dernier rapport du Conseil d'orientation des retraites (COR) a jeté un pavé dans le débat public. Selon ses projections, l'équilibre du système de retraite pourrait nécessiter, à l'horizon 2070, un âge moyen de départ avoisinant 67 ans et demi. La raison invoquée est connue : le vieillissement de la population et la baisse continue de la natalité.
Ces chiffres doivent être entendus. Les ignorer serait irresponsable mais ils ne doivent pas nous conduire à une erreur tout aussi grave, croire que l'avenir des retraites françaises se résume à une question d'âge.
Depuis trente ans, le débat public semble prisonnier d'une logique unique. À chaque difficulté financière, à chaque déséquilibre démographique, la même solution revient, travailler plus longtemps. Cette approche est réductrice, elle oublie que derrière les statistiques se trouvent des femmes et des hommes, des parcours de vie, des métiers, des familles et des réalités profondément différentes. La retraite n'est pas seulement un mécanisme financier, elle est un contrat moral entre les générations, c'est pourquoi il est temps de changer de paradigme.
La première réforme à mener est sans doute intellectuelle. Nous devons cesser de raisonner uniquement en âge légal de départ pour revenir à ce qui constitue le cœur même de la retraite, la contribution au bien commun. La vraie question n'est pas de savoir si les Français doivent partir à 64, 65 ou 67 ans, la vraie question est de déterminer combien d'années de travail et de cotisation sont nécessaires pour ouvrir pleinement des droits à la retraite.
Qu'il s'agisse de 42, 43 ou 44 annuités, c'est sur cette base que doit s'organiser le débat national car il n'est pas juste qu'un homme ou une femme ayant commencé à travailler à 18 ans soit soumis aux mêmes contraintes qu'une personne entrée dans la vie active à 25 ans après un long cursus universitaire.
L'égalité républicaine ne consiste pas à ignorer les différences de parcours. Elle consiste à les prendre en compte avec équité. Mais cette réflexion serait incomplète si elle ne plaçait pas la pénibilité au cœur du système. Pendant trop longtemps, notre pays a fait comme si toutes les années de travail avaient la même valeur humaine or chacun sait qu'il existe une différence considérable entre une carrière passée sur un chantier, dans un service d'urgence, dans les forces de sécurité, dans une exploitation agricole ou dans un bureau. La pénibilité physique existe. La pénibilité psychologique existe. La pénibilité liée au travail de nuit, aux horaires décalés, aux responsabilités permanentes ou à l'exposition quotidienne à la souffrance humaine existe également.
Une société juste doit reconnaître ces réalités, les métiers les plus exigeants doivent ouvrir des droits spécifiques, sous forme de bonifications d'annuités ou de départs anticipés. Non comme un privilège, mais comme la reconnaissance légitime d'une usure professionnelle plus forte.
Cependant, la question des retraites ne pourra jamais être résolue durablement sans traiter la question démographique. Le COR a raison de rappeler que la chute de la natalité constitue l'un des principaux défis des décennies à venir.Une retraite par répartition repose sur une évidence : sans enfants aujourd'hui, il n'y aura pas suffisamment de cotisants demain or la France connaît depuis plusieurs années un recul préoccupant des naissances.
Face à cette situation, la politique familiale ne doit plus être considérée comme une dépense mais comme un investissement stratégique. Nous devons concentrer nos efforts sur le premier et le deuxième enfant. C'est là que se joue l'essentiel du renouvellement des générations. Aides financières renforcées, accès facilité au logement, développement massif des modes de garde, meilleure conciliation entre vie familiale et vie professionnelle : voilà des investissements qui préparent directement l'avenir de notre système social. La nation doit redevenir l'alliée des familles.
Cette ambition passe également par une reconnaissance beaucoup plus forte du rôle des mères. Élever un enfant n'est pas une parenthèse improductive dans une vie professionnelle, c'est une contribution majeure à l'avenir du pays. Les années consacrées à l'éducation des enfants devraient être pleinement valorisées dans le calcul des retraites, sur la base d'un revenu de référence permettant d'éviter les ruptures de droits. Une mère ne devrait jamais être pénalisée pour avoir contribué à former les futurs citoyens et les futurs travailleurs de la nation.Enfin, il faut rappeler une vérité trop souvent absente des débats, les retraites se financent avant tout par le travail.
On ne sauvera pas durablement notre système social sans une politique ambitieuse de création de richesse. Cela suppose le plein emploi, cela suppose une réindustrialisation du pays. Cela suppose un investissement massif dans la recherche, l'innovation, les filières stratégiques, l'agriculture, l'énergie et les infrastructures.
Cela suppose aussi de permettre aux jeunes d'entrer plus facilement dans la vie active et aux seniors qui le souhaitent de demeurer en emploi dans de bonnes conditions. Car derrière chaque emploi créé se trouvent des cotisations nouvelles, des recettes supplémentaires et une solidarité renforcée.
L'esprit gaullien nous enseigne que les grandes questions nationales ne se résolvent jamais par la seule comptabilité. L'esprit bonapartiste nous rappelle que l'État doit organiser l'intérêt général et préparer l'avenir.
La France a toujours su relever les défis qui semblaient la dépasser lorsqu'elle acceptait de voir plus loin que l'urgence du moment. Le rapport du COR nous alerte sur les conséquences du vieillissement démographique. Il a raison mais la réponse ne peut être seulement de demander aux Français de travailler toujours plus longtemps.
La véritable réforme des retraites doit reposer sur un pacte national fondé sur la justice entre les générations, la reconnaissance du travail, la prise en compte de la pénibilité, le soutien à la famille, la relance de la natalité et le retour du plein emploi.
Ce n'est pas une réforme technique dont la France a besoin, c'est d'une vision humaine.