La France n’a pas commencé en 1789 mais la France moderne ne peut pas s’expliquer sans 1789 et sans Napoléon
Je ne crois pas à une histoire de France découpée en bons et en méchants. Je ne crois pas qu’il faille choisir entre Clovis et la République, entre les cathédrales et la Bastille, entre l’épée de nos rois et le drapeau tricolore. La France est un long fleuve, parfois tumultueux, souvent contradictoire, mais toujours le même fleuve.
Avant 1789, la France fut une grande nation. Elle fut une puissance militaire, diplomatique, culturelle et spirituelle majeure. De Clovis aux Bourbons, elle a construit un État, façonné une langue, produit des œuvres admirées dans le monde entier et porté une civilisation. Nous n’avons pas à renier cette histoire.
Mais nous devons aussi regarder la réalité en face, cette France était profondément inégalitaire. Les privilèges de naissance, les ordres, les barrières sociales enfermaient une grande partie de la population dans une condition dont elle ne pouvait sortir. La grandeur d’un pays ne doit jamais empêcher de reconnaître les injustices qui l’habitaient.
C’est dans cette contradiction qu’éclate 1789. La Révolution française n’est pas née du néant, elle est le produit d’une histoire longue mais elle ouvre une rupture fondamentale. L'affirmation que les citoyens naissent libres et égaux en droits, que le mérite doit pouvoir remplacer la naissance, que la nation appartient à ceux qui la composent et non à une seule dynastie.
Mais une révolution n’est pas seulement une idée. Une révolution doit survivre, elle doit être organisée, protégée, inscrite dans des institutions. Et c’est là que se trouve le rôle historique de Napoléon Bonaparte.
Sans la Révolution, jamais il n’y aurait eu le général Bonaparte. Jamais il n’y aurait eu l’empereur Napoléon Ier. Mais sans Bonaparte, il est permis de se demander ce qu’il serait advenu de la Révolution.
En 1799, la République est épuisée. Les divisions sont profondes, les ennemis de la France sont nombreux et les royalistes n’ont pas abandonné leur combat. Les émigrés qui rêvent de restauration ne portent pas tous un projet de réconciliation ; beaucoup souhaitent une revanche et l’effacement de l’œuvre révolutionnaire.
Sans le 18 Brumaire, sans un homme capable de rétablir l’autorité de l’État, la Révolution aurait pu être balayée avant même d’avoir eu le temps de s’enraciner. Les acquis de 1789 n’étaient pas encore consolidés. Il n’existait pas encore ces institutions solides qui allaient transformer définitivement la France.
Napoléon a sauvé la Révolution, non pas en conservant tous ses excès, non pas en maintenant une période de crise permanente mais en transformant ses principes en réalités durables. Il a donné à la France le Code civil, une administration moderne, l’égalité devant la loi, la reconnaissance du mérite, une organisation de l’État qui existe encore aujourd’hui.
Ses ennemis lui reprochent l’Empire, les guerres, l’autoritarisme. Ces critiques existent et doivent être entendues. Mais elles ne doivent pas effacer une autre réalité, l’homme qui a fondé un Empire est aussi celui qui a empêché le retour complet de l’ancienne société des privilèges.
La continuité napoléonienne ne s’arrête pas à Napoléon Ier. Louis-Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III, s’inscrit dans cette tradition lorsqu’il écrit "L’Extinction du paupérisme" et affirme que le pouvoir doit aussi agir pour le progrès social et économique. Le bonapartisme porte cette idée particulière : unir l’autorité de l’État, le progrès matériel, la promotion sociale et l’héritage de 1789.
Napoléon III modernisera la France, développera les infrastructures, favorisera l’industrie et cherchera à améliorer la condition des classes populaires. Son régime appartient à cette volonté de faire de l’État un instrument de transformation.
Je veux aussi être clair sur certains moments de notre histoire. Assumer l’histoire de France ne signifie pas accepter toutes ses périodes comme des modèles. Je reconnais notre histoire dans sa totalité mais je ne reconnais ni la Restauration comme un idéal politique, ni l’État français du maréchal Pétain comme une expression légitime de la France.
La Restauration appartient à notre histoire, mais elle fut une tentative de retour dynastique après la rupture révolutionnaire et impériale. Elle ne pouvait effacer ce que 1789 et Napoléon avaient profondément transformé. Quant à l’État français de 1940-1944, il fut une rupture tragique avec les principes républicains et un reniement de l’honneur national par sa collaboration avec l’occupant nazi et sa participation aux persécutions.
Je porte également un regard négatif sur le 4 septembre 1870. La proclamation de la République après la défaite de Sedan appartient à notre histoire nationale mais elle pose une question essentielle. Une République doit-elle seulement naître d’un effondrement ou doit-elle être l’aboutissement d’une adhésion populaire et nationale ? Ce moment mérite d’être regardé avec lucidité, sans nier ce que la République a ensuite construit.
Alors, en ce 14 juillet, souvenons-nous. Souvenons-nous de la prise de la Bastille, symbole de la fin de l’arbitraire absolu. Souvenons-nous aussi de la Fête de la Fédération de 1790, moment d’unité nationale où la France révolutionnaire cherche à se rassembler.
Mais souvenons-nous surtout que l’histoire de France ne se résume pas à des ruptures. Elle est faite d’héritages successifs. De Clovis au salut public, de la monarchie à la République, de 1789 à Napoléon, de Napoléon à la France moderne, tout appartient à notre histoire.
Nous n’avons pas à choisir entre aimer la France d’avant et respecter la France née de la Révolution. Nous devons assumer toute notre histoire. Mais assumer toute notre histoire ne signifie pas tout approuver.
Et n’oublions jamais une chose : sans la Révolution française, Napoléon n’aurait jamais existé. Et sans Napoléon, la Révolution française aurait peut-être cessé d’exister.