Défense, il était temps d'ouvrir les yeux ...

Publié le 6 mai 2026 à 16:30

Le rapport parlementaire alertant sur la dépendance de l’armée française aux fournisseurs étrangers suscite de nombreux commentaires alarmés. Pourtant, depuis des décennies avec notamment mes amis bonapartistes, nous sommes un certain nombre à dénoncer l’érosion progressive de notre autonomie capacitaire, particulièrement dans le domaine de l’armement léger et des munitions.

Ce constat n’a rien de nouveau, ce qui change aujourd’hui c’est que la réalité géopolitique rattrape enfin les certitudes de la mondialisation heureuse. Pendant plus de trente ans, l’Europe a vécu dans l’illusion d’une paix durable. La logique dominante était simple, réduire les coûts, mutualiser les productions, acheter « sur étagère », privilégier l’interopérabilité OTAN et considérer les capacités industrielles souveraines comme des survivances coûteuses de la Guerre froide. La France n’a pas échappé à cette logique.

Les exemples sont nombreux et symboliquement puissants : difficultés du FAMAS avec certaines munitions OTAN, disparition progressive d’une filière française complète de petit calibre, remplacement des ANF1 par les Minimi belges, abandon du MAC 50 au profit du Glock autrichien, remplacement du FAMAS par le HK416 allemand, puis du FR-F2 par le SCAR-H PR belge.

À chaque étape, les mêmes arguments revenaient, matériel éprouvé, standardisation OTAN, disponibilité rapide, coût maîtrisé, soutien logistique international. Pris individuellement, ces choix pouvaient sembler rationnels. Collectivement, ils ont conduit à un affaiblissement progressif de l’écosystème industriel français.

Le véritable sujet n’est pas de savoir si la France doit tout produire seule. Aucune puissance moderne, pas même les États-Unis, n’est totalement autonome. La souveraineté ne signifie pas l’autarcie, elle consiste à maîtriser ses dépendances, à conserver les compétences critiques et à pouvoir soutenir un effort de guerre dans la durée, or c’est précisément cette capacité de résilience qui s’est érodée.

Dans le domaine du petit calibre, le savoir-faire français n’a jamais totalement disparu. Des industriels existent encore. Des concepteurs, des armuriers, des fabricants de précision, des spécialistes de la mécanique ou des munitions continuent d’innover et d’exporter. Mais l’écosystème complet, lui, a été progressivement fragilisé par des volumes insuffisants, des commandes irrégulières et une politique d’achat privilégiant systématiquement le prix immédiat au maintien d’une capacité nationale.

Le cas de PGM Précision est révélateur. Cette entreprise française jouit d’une réputation technique reconnue bien au-delà de nos frontières. Ses armes sont appréciées par des unités spécialisées françaises et étrangères. Pourtant, lorsque le FR-F2 a dû être remplacé, ce n’est pas vers une solution nationale que l’État s’est tourné. Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui les appels d’offres favorisent souvent les grands groupes déjà largement diffusés dans l’OTAN, capables d’offrir une logistique internationale, une standardisation immédiate et une puissance commerciale que les PME françaises ne peuvent égaler seules.Le problème est alors circulaire, faute de commandes structurantes les industriels nationaux ne grandissent pas ; parce qu’ils ne grandissent pas, ils sont jugés trop petits pour les grands programmes ; et parce qu’ils perdent ces marchés, leur fragilité justifie ensuite le recours à des fournisseurs étrangers. Ce cercle vicieux n’est pas uniquement industriel, il est stratégique.

La guerre en Ukraine a brutalement rappelé une évidence oubliée, les conflits de haute intensité consomment des volumes gigantesques de munitions, de pièces détachées et de capacités de maintenance. Même les États-Unis ont découvert les limites d’une industrie organisée selon des logiques de flux tendus mondialisés.

Derrière la question du fusil ou de la munition se cache en réalité une interrogation fondamentale, une nation peut-elle encore prétendre à une autonomie stratégique si ses chaînes logistiques critiques dépendent d’intérêts étrangers, parfois extra-européens, parfois même privés ?

La dépendance intra-européenne n’est d’ailleurs pas nécessairement plus rassurante. Les divergences politiques, les restrictions d’exportation ou les dépendances technologiques aux composants américains montrent qu’une arme « européenne » n’est pas toujours synonyme de souveraineté.

Il ne s’agit pas de céder à une illusion d’autosuffisance totale, il s’agit de reconstruire une autonomie stratégique minimale. Maintenir les compétences clés, préserver les capacités de production critiques, garantir des stocks suffisants, soutenir un tissu industriel national et être capable de monter rapidement en cadence en cas de crise. Cela a un coût. Mais la dépendance aussi.

Pendant des années, nous avons raisonné en temps de paix. Le retour des conflits de haute intensité impose désormais de raisonner en temps de guerre potentielle. Et dans ce domaine, une vérité demeure immuable : une armée ne vaut jamais uniquement par ses soldats ou ses équipements, mais aussi par l’industrie capable de les soutenir dans la durée.