Il suffit d'une crise au Moyen-Orient, du blocage du détroit d'Ormuz et d'une flambée des cours du pétrole pour que ressurgisse la même angoisse : celle de notre dépendance. En quelques jours, les inquiétudes grandissent, les prix s'envolent et certains réclament déjà que la France revienne sur ses engagements environnementaux pour aller chercher davantage d'hydrocarbures, notamment au large de la Guyane.
Je comprends cette réaction. Quand on voit le monde s'embraser, il est humain de vouloir sécuriser immédiatement ce dont nous dépendons. Mais est-ce vraiment une solution ? Ou simplement une façon de repousser le problème de quelques années ?
Car la vérité, c'est que nous avons construit nos sociétés autour du pétrole. Bien sûr, il fait rouler nos voitures, nos camions et nos avions mais il est aussi partout autour de nous, dans les emballages alimentaires, les équipements médicaux, les vêtements synthétiques, les peintures, les téléphones, les ordinateurs, les jouets de nos enfants. Notre dépendance est profonde, parfois invisible.
Alors, face à cette réalité, deux attitudes sont possibles. La première consiste à chercher toujours plus loin les hydrocarbures dont nous avons besoin, quitte à remettre en cause des choix que nous avions faits pour préserver notre environnement. La seconde consiste à se demander pourquoi, malgré les crises à répétition, nous avons si peu investi dans les alternatives.
Et c'est peut-être là que réside mon plus grand regret. Nous sommes capables d'envoyer des satellites dans l'espace, de produire une électricité largement décarbonée, d'innover dans des domaines extrêmement complexes. Pourquoi manquerions-nous d'ambition lorsqu'il s'agit d'inventer l'après-pétrole ?
La France possède pourtant des atouts extraordinaires. Grâce à ses territoires ultramarins, elle dispose d'un des plus vastes espaces maritimes au monde. Les algues pourraient demain servir à fabriquer des biocarburants ou des matériaux innovants. Nos chercheurs travaillent déjà sur des bioplastiques issus de ressources végétales. L'amidon de maïs, certaines fibres naturelles ou les cartons recyclés offrent des alternatives crédibles dans de nombreux usages.
Nous savons également que le recyclage fonctionne lorsqu'on s'en donne les moyens. Pourtant, combien de plastiques finissent encore incinérés ou abandonnés alors qu'ils pourraient devenir la matière première de nouveaux produits ? Nous continuons trop souvent à considérer nos déchets comme des rebuts alors qu'ils pourraient être des ressources.
Je ne suis pas naïf, je sais qu'il n'existe pas de solution miracle. Nous aurons encore besoin de pétrole pendant des années. La transition sera progressive, complexe, parfois coûteuse. Mais justement, c'est parce qu'elle prendra du temps qu'il faut la préparer dès maintenant.
Ce qui m'inquiète, ce n'est pas que nous soyons encore dépendants des hydrocarbures aujourd'hui, c'est que, crise après crise, nous semblions toujours surpris de découvrir cette dépendance et tentés de reproduire les mêmes réflexes. Comme si l'urgence du moment nous empêchait de construire une véritable vision d'avenir.
Une nation forte n'est pas celle qui exploite jusqu'à la dernière goutte les ressources dont elle dépend, c'est celle qui investit suffisamment tôt pour ne plus être prisonnière de ses dépendances, c'est celle qui transforme les contraintes en opportunités, qui mise sur l'intelligence, la recherche, l'innovation et le bon sens.
Peut-être que la véritable souveraineté ne consiste pas à choisir entre forer davantage ou importer davantage. Peut-être qu'elle réside dans notre capacité à avoir besoin, demain, d'un peu moins de ce qui nous rend aujourd'hui si vulnérables.
Et si cette nouvelle crise avait au moins une utilité, j'aimerais qu'elle soit celle-ci : nous rappeler qu'au lieu de toujours chercher le pétrole de demain, nous devrions surtout avoir le courage d'inventer l'après-pétrole.