La République n'est pas un paillasson

Publié le 17 juin 2026 à 11:38

Les propos de Bally Bagayoko sur la légitimité de siffler la Marseillaise ne sont pas une simple maladresse. Ils révèlent une vision de la nation devenue malheureusement courante dans une partie de la gauche contemporaine : une France qui devrait sans cesse s'excuser d'exister, dont les symboles seraient suspects par nature, et dont les citoyens seraient d'abord définis par leurs origines avant de l'être par leur appartenance à la communauté nationale.

On peut critiquer un gouvernement. On peut contester une politique étrangère. On peut s'opposer à une majorité, à un président ou à un ministre. C'est même le propre de la démocratie mais lorsqu'un élu de la République explique que siffler l'hymne national constituerait un « droit à la réplique populaire », il franchit une ligne dangereuse. Car la Marseillaise n'appartient ni à Emmanuel Macron, ni à Marine le Pen, ni à Jean-Luc Mélenchon. Elle appartient à la nation française. Les gouvernements, les politiques, passent, la République demeure.

La confusion entretenue par M. Bagayoko est révélatrice d'une dérive intellectuelle plus profonde. En expliquant que les enfants présents dans les stades sont « citoyens d'ici mais aussi de là-bas », il ne rassemble pas, il distingue. Il ne dépasse pas les origines, il les réactive. Il ne voit plus des Français ; il voit des Français auxquels il faut constamment rappeler qu'ils viennent d'ailleurs. Cette logique est précisément le miroir de celle qu'il prétend combattre.

Lorsque des identitaires affirment que les joueurs noirs de l'équipe de France ne seraient pas vraiment français, ils commettent une faute politique et morale en réduisant des citoyens à leur couleur de peau mais lorsqu'un responsable politique renvoie sans cesse certains Français à leurs origines familiales ou à leur pays d'origine réel ou supposé, il tombe dans le même piège, celui de l'assignation identitaire. Dans les deux cas, le citoyen disparaît derrière l'origine.

Or la promesse républicaine française est exactement l'inverse. Elle affirme qu'un homme ou une femme n'est pas défini par ses ancêtres mais par sa citoyenneté. Que l'on soit petit-fils de paysans du Cantal, d'ouvriers italiens, de réfugiés arméniens ou d'immigrés maliens, la République ne reconnaît qu'une seule catégorie politique : les Français. C'est cette idée qui a permis à la France d'intégrer des générations successives venues d'horizons différents. Ce n'est pas en répétant aux citoyens qu'ils sont « aussi de là-bas » que l'on construit une nation, c'est en leur rappelant qu'ils sont pleinement d'ici.

Bien sûr que chacun est libre d'aimer la culture de ses parents, de conserver des attaches familiales ou sentimentales avec un autre pays. Personne ne le conteste mais ces liens privés ne sauraient devenir le prisme principal à travers lequel un responsable politique regarde ses concitoyens car une nation ne tient pas par la somme de ses mémoires particulières, elle tient par ce qu'elles ont en commun.

C'est pourquoi les symboles républicains méritent mieux que les calculs militants du moment. La Marseillaise n'est pas un bulletin de satisfaction adressé au gouvernement en place. Elle est le chant d'un peuple qui a traversé les régimes, les crises, les guerres et les alternances politiques. La siffler pour sanctionner l'action d'un exécutif reviendrait à confondre la France avec ceux qui la gouvernent temporairement. Cette confusion est une erreur. Pour moi, elle est même une faute.

À force de voir des communautés partout, certains responsables politiques finissent par ne plus voir la nation nulle part. À force de parler des origines, ils oublient ce qui nous unit. À force de vouloir représenter des identités, ils cessent de défendre une citoyenneté commune. La République française n'est pas parfaite, aucune nation ne l'est mais elle vaut mieux que cette fragmentation permanente du corps civique. Elle mérite des élus qui rassemblent les Français autour de ce qu'ils partagent, non des responsables qui les renvoient sans cesse à ce qui les sépare.

La République n'est pas un gouvernement. Elle n'est pas un parti. Elle n'est pas une majorité parlementaire.

Et surtout, elle n'est pas un paillasson sur lequel chacun essuie sa colère du moment.