L'Europe ne doit pas devenir l'Europe de la puissance allemande

Publié le 10 juillet 2026 à 20:00

Depuis la guerre en Ukraine, l'Allemagne se réarme à une vitesse que l'Europe n'avait plus connue depuis des décennies. Personne ne conteste son droit à assurer sa sécurité mais il serait tout aussi irresponsable de fermer les yeux sur la stratégie qui accompagne ce réarmement car Berlin ne reconstruit pas seulement une armée, elle reconstruit une puissance. Sous-marins, blindés, aéronautique militaire, munitions, défense aérienne. L'Allemagne investit massivement dans ses industriels, renforce ses capacités de production et entend faire de ses champions les piliers de la future défense européenne. Ce n'est pas une dérive, c'est une politique de puissance.

Mais le problème est ailleurs. Pendant que Berlin défend sans état d'âme ses intérêts nationaux, la France continue trop souvent de croire que l'intérêt européen se substitue naturellement au sien. Comme si défendre nos entreprises, nos technologies ou nos emplois relevait d'un réflexe dépassé. Comme si le patriotisme économique était acceptable chez nos voisins mais suspect lorsqu'il s'exprime à Paris.

Soyons lucides : les États n'ont pas d'amis permanents, ils ont des intérêts permanents. L'Allemagne défend les siens avec constance. Elle utilise sa puissance économique pour peser sur les grands programmes industriels, attirer les centres de décision, capter les compétences et orienter les investissements vers son territoire. Ce que Berlin construit aujourd'hui, ce n'est pas seulement une industrie de défense ; c'est une position dominante dans l'Europe de demain. Et nous ?

La France possède pourtant ce qu'aucun autre pays de l'Union européenne ne réunit à lui seul, une dissuasion nucléaire indépendante, une armée complète, une industrie capable de concevoir un avion de combat, un sous-marin nucléaire, un missile stratégique, un satellite militaire ou encore un porte-avions. Cette autonomie est le fruit de plusieurs générations d'efforts, elle constitue l'un des derniers attributs de notre souveraineté. Nous n'avons pas le droit de la brader. Une coopération n'a de sens que lorsqu'elle sert les deux partenaires. Lorsqu'elle conduit progressivement à déplacer les compétences, les technologies, les emplois et les centres de décision hors de France, elle cesse d'être une coopération équilibrée. Elle devient un transfert de puissance.

L'histoire nous impose également de rester vigilants. À deux reprises au XXᵉ siècle, une Allemagne devenue la première puissance industrielle et militaire du continent a entraîné l'Europe dans le désastre. Personne ne prétend que l'Allemagne démocratique d'aujourd'hui prépare un tel avenir. Ce serait faux et injuste mais l'histoire enseigne une vérité simple, aucune concentration de puissance ne doit être regardée avec naïveté. Les démocraties changent, les gouvernements passent, mais les intérêts des États demeurent. C'est précisément pour cette raison que les nations responsables pensent toujours sur le temps long.

La France n'a pas vocation à entrer dans une logique de confrontation avec l'Allemagne mais elle a vocation à défendre ses propres intérêts avec la même détermination que Berlin défend les siens. Être souverainiste ne signifie pas refuser l'Europe, non cela signifie refuser une Europe où les nations qui ont bâti leur puissance devraient s'effacer devant celles qui savent mieux défendre la leur.

La France n'a jamais été grande lorsqu'elle doutait d'elle-même. Elle l'a été lorsqu'elle assumait son indépendance, protégeait son industrie, décidait librement de sa politique étrangère et parlait d'égal à égal avec les autres puissances. L'Europe a besoin d'une France forte, pas d'une France diluée.

La coopération européenne est un moyen quand la souveraineté française demeure une fin. C'est à cette condition que la France pourra continuer à peser dans le monde et que l'Europe restera une alliance de nations libres, plutôt qu'un espace organisé autour de la puissance d'un seul.