D'accord avec Ibrahim Traoré ...

Publié le 23 juillet 2026 à 14:00

Pendant des décennies, l’histoire de l’esclavage africain a été presque exclusivement racontée à travers la traite atlantique. Celle-ci fut un crime considérable, auquel participèrent les puissances européennes, des négriers privés et certains royaumes africains. Elle doit être étudiée, condamnée et transmise mais elle ne résume pas, à elle seule, l’histoire de l’asservissement des peuples africains.

Dès le VIIe siècle, avec l’expansion arabo-musulmane, une autre traite s’organise et se prolonge pendant plus de mille ans. Elle emprunte les routes transsahariennes vers le Maghreb et l’Égypte, celles de la mer Rouge, ainsi que les voies maritimes reliant l’Afrique orientale à la péninsule Arabique et à l’océan Indien. Des populations entières sont capturées, vendues et déportées vers Bagdad, Le Caire, La Mecque, Mascate, Zanzibar ou Constantinople. Les hommes sont employés comme soldats, domestiques ou travailleurs forcés ; les femmes sont souvent destinées au service domestique ou à l’exploitation sexuelle.

Dans Le Génocide voilé, l’anthropologue sénégalais Tidiane N’Diaye estime que la traite arabo-musulmane aurait fait environ 17 millions de victimes africaines. Il insiste également sur l’une de ses caractéristiques les plus terribles : la castration massive d’hommes et de garçons, pratiquée dans des conditions provoquant une mortalité effroyable. Ces chiffres peuvent faire l’objet de discussions entre historiens, mais ni la durée, ni l’ampleur, ni la violence de cette traite ne peuvent sérieusement être contestées.

Pourquoi cette histoire demeure-t-elle si peu présente dans l’enseignement et le débat public ? Parce que la mise en exergue permanente de la seule traite atlantique sert trop souvent à camoufler la traite arabo-musulmane. Elle alimente également une repentance à sens unique, dans laquelle la France et l’Occident devraient éternellement comparaître au tribunal de l’Histoire, tandis que d’autres puissances seraient dispensées d’examiner leur propre passé.

Sur ce point, Ibrahim Traoré a le mérite de prononcer des mots que beaucoup refusent encore d’entendre. Il a raison de rappeler cette histoire et de s’interroger sur l’influence exercée par certains pays qui financent des formations religieuses susceptibles de favoriser le radicalisme plutôt que l’instruction, l’emploi et le développement du Burkina Faso. Respecter l’islam ne signifie pas accepter l’islamisme ni fermer les yeux sur les stratégies d’influence conduites au nom de la religion.

Cela ne m’empêche pas de dénoncer le positionnement profondément hostile à la France adopté par Ibrahim Traoré. Notre pays ne peut pas être tenu pour responsable de tous les malheurs de l’Afrique. Et remplacer l’influence française par celle de la Russie ou d’autres puissances ne constitue pas nécessairement une libération. La souveraineté ne consiste pas à changer de protecteur, mais à ne plus en avoir.

Je ne partage donc pas l’ensemble de la politique d’Ibrahim Traoré. Mais je lui reconnais ici le courage de soulever une question essentielle. Condamner la traite atlantique est une nécessité ; nommer clairement la traite arabo-musulmane l’est tout autant. La vérité historique ne se découpe pas selon les intérêts idéologiques du moment. Toutes les victimes méritent la même mémoire et tous les responsables doivent être regardés avec la même exigence.