L’eau mérite mieux que le choix entre mégabassines et pénurie

Publié le 24 juillet 2026 à 16:00

Le volet consacré à l’eau dans la loi d’urgence agricole part d’un constat juste : sans eau, il n’y a plus d’agriculture et sans agriculture, il n’y a plus de souveraineté alimentaire. Le texte prévoit notamment de doubler les capacités de stockage destinées aux usages agricoles d’ici 2035 et d’en simplifier les procédures.

Je soutiens le principe du stockage de l’eau dans le fond car dans un pays qui connaît alternativement des pluies abondantes, des inondations et des sécheresses, refuser par principe de conserver une partie de l’eau disponible serait absurde, mais réduire notre politique à la multiplication des grandes réserves de substitution serait tout aussi insuffisant car il ne concernerait pas tous les agriculteurs.

Entre les mégabassines et le renoncement, il existe toute une stratégie à construire.

Nous devons réparer les réseaux et moderniser les canaux d’irrigation, multiplier les petites retenues collinaires et territoriales, restaurer les mares, les haies et les zones humides, améliorer la capacité des sols à retenir l’eau et désimperméabiliser les espaces urbains. Nous devons également développer, lorsque la géologie le permet, la recharge maîtrisée des nappes avec l’eau excédentaire des périodes pluvieuses.

La réutilisation des eaux usées traitées doit devenir une véritable politique nationale. Une eau répondant aux normes sanitaires peut servir à certaines irrigations, à l’industrie, au nettoyage, aux espaces verts ou à la défense contre les incendies. Employer systématiquement de l’eau potable pour tous ces usages n’est plus raisonnable.

Nous devons également revoir nos règles de construction. Toute nouvelle maison individuelle, tout nouvel immeuble collectif, bâtiment public, commercial, industriel ou agricole devrait intégrer, lorsque les conditions techniques le permettent, un dispositif de récupération des eaux de pluie. Cette eau pourrait alimenter les toilettes, servir au lavage des sols, à l’arrosage ou à certains usages professionnels ne nécessitant pas d’eau potable.

Les capacités de stockage seraient adaptées à la surface des toitures, à la pluviométrie et aux besoins du bâtiment. Le réseau d’eau de pluie devrait naturellement être totalement séparé de celui de l’eau potable. Pour les bâtiments existants, des aides devraient encourager l’installation de tels équipements, en priorité dans les exploitations agricoles, les écoles, les équipements sportifs, les bâtiments administratifs et les grandes surfaces commerciales. Il est incohérent de traiter de l’eau jusqu’à la rendre potable pour l’utiliser ensuite dans les chasses d’eau ou arroser une pelouse.

Les retenues agricoles doivent, quant à elles, être examinées bassin par bassin. Elles peuvent être utiles lorsqu’elles stockent une eau réellement disponible en hiver, sans fragiliser les nappes ni les cours d’eau. Mais l’argent public doit entraîner des contreparties : gestion collective, transparence des prélèvements, limitation des pertes, modernisation de l’irrigation et partage équitable de la ressource. L’eau ne doit être ni accaparée par quelques-uns ni interdite à ceux qui nous nourrissent.

La désalinisation doit également entrer dans notre réflexion, notamment pour les territoires littoraux, insulaires et ultramarins. Alimentées par une énergie décarbonée, ces installations peuvent sécuriser l’approvisionnement en eau potable et libérer d’autres ressources pour l’agriculture.

Leurs saumures ne doivent plus être simplement rejetées en mer. Elles peuvent être valorisées pour produire du sel industriel, du magnésium, du calcium, du chlore, de la soude et, éventuellement, de l’hydrogène. Une usine de désalinisation peut ainsi devenir une véritable plateforme industrielle au service de l’eau et de notre souveraineté.

Enfin, nous devons accompagner les agriculteurs dans l’adaptation des cultures, l’amélioration des sols et l’utilisation de techniques d’irrigation plus précises. Mais cette évolution ne peut pas reposer uniquement sur leurs épaules. Elle exige des investissements publics, de la recherche agronomique et surtout des prix suffisamment rémunérateurs pour permettre aux exploitants de moderniser leurs installations.

Je refuse donc la guerre idéologique autour de l’eau. Les agriculteurs ne sont pas les ennemis de l’environnement et les défenseurs de nos ressources naturelles ne doivent pas être considérés comme les ennemis de l’agriculture.

La loi d’urgence agricole apporte une réponse très partielle concernant le stockage. Il faut aller beaucoup plus loin et bâtir une véritable stratégie française de l’eau : économiser, réparer, récupérer, infiltrer, réutiliser, stocker et, lorsque cela est nécessaire, dessaliniser.

L’eau est un bien commun, mais elle est aussi un outil de production, une ressource stratégique et une condition de notre indépendance alimentaire. La France doit enfin la gérer comme telle.