Le Pape, l'Europe et ...

Publié le 28 septembre 2026 à 20:00

J’ai pris le temps de lire attentivement le discours prononcé par Léon XIV à Metz, lors de la rencontre intitulée « Aux racines de l’Europe pour la paix et l’unité ».

Ma première impression est celle d’un texte intellectuellement riche, construit avec beaucoup de précaution, mais aussi profondément ambivalent.

Cette ambivalence n’est pas nécessairement une faiblesse. Elle tient d’abord à la nature même du propos pontifical, qui cherche davantage à rappeler des principes qu’à définir une doctrine institutionnelle précise. Mais dès lors que le pape convoque Robert Schuman, la construction européenne, l’unité du continent, les souverainetés nationales, le droit international, l’immigration ou encore le réarmement, son discours entre nécessairement dans le champ politique et c’est là que commencent les difficultés d’interprétation.

Léon XIV commence par rappeler combien il est difficile de définir l’Europe. C’est un point essentiel. L’Europe n’est ni une évidence politique, ni une réalité civilisationnelle simple, elle est le produit d’une accumulation historique extrêmement complexe. Héritage hellénistique, Rome et son empire, christianisation, mondes germaniques et slaves, affrontements, migrations, frontières mouvantes, constructions nationales, guerres et réconciliations. Le pape insiste lui-même sur cette profondeur historique.

Mais reconnaître des héritages croisés ne suffit pas, à mes yeux, à faire surgir une civilisation européenne homogène. C’est ici que je veux être précis. Un Français n’est pas un Croate, un Polonais n’est pas un Portugais, un Grec n’est pas un Finlandais. Cela ne signifie évidemment pas qu’ils seraient étrangers les uns aux autres au point de ne rien partager. Cela signifie simplement que l’Histoire n’a pas produit un peuple européen unique, une culture politique européenne uniforme ou une civilisation suffisamment homogène pour que toutes les différences nationales deviennent secondaires.

Les Européens peuvent partager des références, des héritages, des périodes historiques, parfois une conception commune de certains droits ou de certaines institutions. Ils peuvent avoir combattu ensemble ou les uns contre les autres. Ils peuvent appartenir à des espaces culturels voisins mais ils demeurent des peuples différents. Et cette différence n’est pas un accident qu’il faudrait progressivement corriger. Elle constitue précisément la réalité historique du continent.

C’est pourquoi je suis toujours prudent lorsque l’on passe de l’idée d’un patrimoine européen à celle d’une identité européenne, puis de cette identité supposée à l’idée d’une souveraineté européenne.

Ce glissement est beaucoup moins innocent qu’il n’y paraît car la souveraineté n’est pas simplement un degré supérieur de coopération. Elle désigne le pouvoir de décider en dernier ressort.

C’est là que réside, selon moi, la question fondamentale que le discours de Metz laisse ouverte : où se situe la souveraineté ?

Chez les peuples et les nations qui composent l’Europe ? Dans une construction appelée progressivement à acquérir elle-même les attributs de la souveraineté ?

A cette question, Léon XIV ne répond pas explicitement. Il parle des États, des peuples, des pays et de leurs traditions. Il reprend même l’expression d’une Europe débarrassée des « hégémonies ». Mais, parallèlement, tout son discours est placé sous la figure de Robert Schuman, qu’il présente comme un homme ayant contribué à « façonner l’Europe moderne » et comme un de ses « pères fondateurs ». Il rappelle également que Schuman voulut dépasser les oppositions entre identités culturelles pour participer à la naissance des institutions européennes.

Ce choix n’est évidemment pas neutre. En effet, évoquer Schuman à Metz, dans un centre portant son nom, au sujet de « la paix et de l’unité » européennes, c’est déjà inscrire le discours dans une certaine généalogie politique.

Cela ne signifie pas que Léon XIV défende explicitement le fédéralisme européen. Il ne le fait pas mais cela ne signifie pas davantage qu’il défende une Europe strictement confédérale de nations pleinement souveraines. Il ne le fait pas non plus. Il laisse donc subsister une zone d’indétermination dans laquelle chacun pourra, assez facilement, retrouver sa propre Europe.

Le fédéraliste retiendra Schuman, les institutions européennes, l’unité et le dépassement des anciennes divisions. Le souverainiste retiendra les peuples, les États, les cultures différentes et la nécessité d’éviter toute hégémonie. L’identitaire retiendra l’identité commune que la religion peut construire.

Ce mécanisme me rappelle celui que l’on retrouve lorsque Emmanuel Macron parle de « souveraineté européenne ». L’expression paraît, à première vue, concilier deux univers politiques mais elle ne résout rien. Elle déplace simplement la difficulté.

Car il faut immédiatement poser la question : souveraineté de qui ?

La souveraineté n’est pas un adjectif généreux que l’on ajoute à une politique industrielle, numérique, énergétique ou militaire. Elle est un principe d’autorité qui dans la tradition politique française appartient à la nation, c’est-à-dire au peuple organisé politiquement.

Dès lors que l’on parle de souveraineté européenne, on suppose soit l’existence d’un peuple européen susceptible d’en être titulaire, soit le transfert progressif d’une souveraineté nationale vers une structure supranationale.

Or je ne crois pas qu’il existe aujourd’hui un peuple européen au sens politique du terme. Il existe des Français, des Italiens, des Portugais, des Croates, des Polonais, des Grecs, des Hongrois, des Finlandais et bien d’autres peuples encore.

Ils peuvent coopérer, conclure des traités. mettre certaines politiques en commun, même décider volontairement d’exercer ensemble certaines compétences mais cette coopération ne crée pas automatiquement un peuple supérieur aux peuples existants.

C’est précisément pourquoi je préfère parler d’une Europe des nations plutôt que d’une civilisation européenne appelée à en devenir politiquement une.

Il y a ensuite un autre passage du discours qui mérite, selon moi, beaucoup d’attention : celui consacré à l’intégration.

Léon XIV affirme qu’accueillir quelqu’un implique de lui permettre « d’entrer dans l’esprit de la maison ». Cette formulation est loin d’être anodine. Elle suppose qu’il existe une maison avant celui qui arrive, qu’elle possède une histoire, des règles, une culture et une certaine conception de la vie commune. Sur ce point, son propos est plus exigeant que beaucoup de discours contemporains sur le multiculturalisme mais là encore apparaît une interrogation : quelle est cette maison, l’Europe ou chacune des nations européennes ?

Car l’intégration d’un étranger en France ne consiste pas à l’intégrer dans une abstraction européenne. Elle consiste d’abord à l’intégrer dans une nation particulière, avec une langue, une histoire, des institutions, une mémoire et des règles qui lui sont propres. Là encore, la différence n’est pas sémantique, elle est politique.

Enfin, j’éprouve une réelle divergence avec le passage consacré au réarmement.

Le pape prend soin de préciser que la recherche de la paix ne doit pas être confondue avec un « irénisme naïf » mais il met immédiatement en garde contre ce qu’il appelle « l’illusion du réarmement » et s’interroge sur une Europe qui pourrait davantage se préparer aux prochaines guerres qu’œuvrer réellement à les empêcher. Je comprends parfaitement la logique morale du propos, je partage même son exigence : la puissance militaire ne doit jamais devenir une fin en soi.

Une nation qui ne chercherait plus que la puissance finirait par perdre la raison même pour laquelle elle prétend la défendre mais l’histoire enseigne également quelque chose de moins confortable, vouloir la paix ne suffit pas à la rendre possible.

La paix suppose au moins deux volontés. La guerre, parfois, n’en exige qu’une. Un État peut sincèrement souhaiter négocier, dialoguer et rechercher un compromis mais il n’est pas maître des intentions de celui qui lui fait face. La puissance militaire n’est donc pas nécessairement la négation de la diplomatie, elle peut en être la condition.

La France gaullienne ne s’est pas dotée de la dissuasion nucléaire parce qu’elle désirait la guerre. Elle s’en est dotée précisément pour que personne ne puisse décider à sa place de son destin et c’est finalement là que se trouve, à mes yeux, le cœur du problème.

Le discours de Metz utilise des mots dont la portée morale est très forte. Paix, unité, dialogue, coopération, intégration, Europe. Mais chacun de ces mots change radicalement de signification dès que l’on pose la question du pouvoir.

Qui décide ? Qui fixe les limites ? Qui peut dire non ? Qui dispose de la force nécessaire pour faire respecter cette décision ?

À quel moment la coopération devient-elle intégration ? À quel moment l’intégration devient-elle transfert de souveraineté ? À quel moment l’unité cesse-t-elle d’être l’organisation de la diversité pour devenir la recherche d’une homogénéité qui n’existe pas ?

Ce sont ces questions que ma lecture du discours de Léon XIV fait naître.

Je ne lui fais pas dire ce qu’il ne dit pas, je ne prétends pas davantage y trouver une défense cachée du fédéralisme européen mais je refuse également de considérer comme neutres les mots employés, les références choisies ou la place donnée à Robert Schuman.

Il existe une orientation, il existe aussi une ambiguïté et celle-ci permettra probablement à chacun de lire ce discours à travers sa propre conception de l’Europe.

La mienne reste inchangée.

Je ne crois ni à l’effacement des nations ni à la fabrication politique d’un peuple européen qui n’existe pas. Je ne crois pas davantage que reconnaître certains héritages communs oblige à postuler l’existence d’une civilisation européenne uniforme.

Je crois en revanche à la proximité historique de peuples européens différents, aux coopérations choisies, aux projets communs lorsque les intérêts convergent, au dialogue entre nations souveraines. Et surtout, je crois qu’une coopération n’a de véritable valeur que lorsque chacune des parties conserve la liberté de la refuser.

Car une coopération que l’on ne peut plus refuser n’est plus tout à fait une coopération, elle devient un ordre juridique supérieur et c’est précisément à cet endroit que commence la question de la souveraineté.

On peut donc discuter indéfiniment de l’Europe, de Schuman, de ses racines, de son unité ou de sa place dans le monde mais à la fin, une seule question permet réellement de savoir de quelle Europe nous parlons : qui a le dernier mot ?

Pour moi, concernant la France, la réponse demeure sans ambiguïté : le peuple français.