Le crime organisé a changé de dimension. Narcotrafic, blanchiment, corruption, trafics internationaux, cybercriminalité, extorsions, réseaux violents : nous ne sommes plus seulement confrontés à une addition de délits mais à des organisations capables de structurer des territoires, de déplacer des capitaux considérables, de recruter, d’intimider, de corrompre et parfois de défier directement l’autorité de l’État.
La réponse ne peut donc plus être celle d’une politique de sécurité ordinaire. Il faut une doctrine nationale de lutte contre le crime organisé, fondée sur le renseignement, l’enquête judiciaire, la saisie des avoirs criminels, la coopération internationale et la continuité de l’action de l’État.
La création du Parquet national anticriminalité organisée constitue à cet égard une avancée importante. Entré en fonction en janvier 2026, le PNACO dispose d’une compétence nationale et traite les affaires les plus graves de criminalité organisée, notamment le narcotrafic, la traite des êtres humains, les filières criminelles transnationales ainsi que leurs dimensions économiques et financières.
Mais créer un parquet ne suffit pas. Encore faut-il lui donner autour de lui une architecture opérationnelle capable de transformer le renseignement en enquête, l’enquête en preuve, la preuve en condamnation et la condamnation en démantèlement durable des organisations.
C’est pourquoi je défends la constitution autour du PNACO d’une véritable force opérationnelle interservices permanente associant Police judiciaire, gendarmerie, douanes, services fiscaux, renseignement financier et magistrats spécialisés. Il ne s’agirait pas de juxtaposer une structure supplémentaire aux administrations existantes, mais de créer une capacité permanente de travail commun sur les organisations criminelles les plus dangereuses.
Le crime organisé ne connaît pas les frontières administratives. Un réseau peut importer de la drogue par un port, blanchir son argent dans plusieurs départements, utiliser des sociétés écrans à l’étranger, faire appel à des intermédiaires numériques installés dans un autre pays et commander des violences depuis une prison. Face à cette organisation, l’État ne peut travailler en silos.
La question du renseignement criminel devient donc centrale. La France dispose déjà de services spécialisés et la Direction nationale de la police judiciaire demeure chargée de combattre les formes les plus graves, organisées et transnationales de criminalité mais il faut franchir une étape supplémentaire dans la centralisation, l’exploitation et le partage du renseignement criminel.
Je propose la constitution d’une véritable direction nationale du renseignement criminel, capable d’établir en permanence la cartographie des organisations, de leurs chefs, de leurs relais, de leurs moyens financiers, de leurs implantations territoriales et de leurs connexions internationales. Son rôle ne serait pas de se substituer aux enquêteurs mais de leur donner une profondeur stratégique. Il faut connaître un réseau avant de pouvoir le détruire. Identifier ses structures, ses flux d’argent, ses entreprises de couverture, ses relais logistiques et ses vulnérabilités doit devenir un travail permanent, et non simplement la conséquence d’une procédure ouverte après un crime ou une saisie.
Dans cette architecture, la Police judiciaire doit retrouver une place centrale. La réforme généralisée en 2024 a profondément modifié l’organisation de la Police nationale en réunissant les différentes filières à l’échelle départementale sous l’autorité des DDPN ou DIPN, tout en maintenant une autorité fonctionnelle de la Direction nationale de la police judiciaire. Il serait cependant inexact de présenter cette réforme comme n’ayant eu que des conséquences négatives. Le Sénat lui-même a relevé certains gains en matière de décloisonnement et de communication entre services. Mais son rapport de juillet 2025 estime également que plusieurs des craintes exprimées pour la filière investigation se sont confirmées, notamment concernant la dilution de la spécificité de la PJ et la crise d’attractivité du métier d’enquêteur. C’est précisément cette spécificité qu’il faut préserver.
La Police judiciaire n’est pas une police de l’immédiateté. Son travail repose sur le temps long, la procédure, le renseignement judiciaire, les surveillances, les écoutes, l’analyse financière, les interceptions, la coopération internationale et la construction patiente de la preuve. Une organisation criminelle sérieuse ne se démantèle pas avec une opération ponctuelle destinée à produire quelques dizaines d’interpellations. Il faut remonter les filières, identifier les commanditaires, frapper les finances, saisir les patrimoines et empêcher la reconstitution du réseau.
La PJ doit donc bénéficier d’une doctrine nationale claire pour les enquêtes complexes, avec une chaîne de commandement préservant sa spécialisation et ses capacités de projection au-delà des limites départementales. Il faut également restaurer l’attractivité du métier d’enquêteur. Le rapport du Sénat souligne que les difficultés tiennent notamment à la complexité croissante de la procédure pénale, aux contraintes horaires, au régime indemnitaire, à la charge mentale et à l’obsolescence de certains outils.
Former un enquêteur spécialisé prend du temps. Perdre cette expérience constitue une perte sèche pour l’État. Il faut donc renforcer la formation continue en matière financière, cyber, patrimoniale et internationale, améliorer les outils numériques, valoriser les carrières et assurer aux personnels une véritable protection lorsqu’ils travaillent sur les réseaux les plus dangereux.
La question financière doit elle aussi devenir une priorité absolue. L’objectif ne doit plus être seulement d’arrêter les trafiquants, mais de détruire leur modèle économique. Chaque enquête importante devrait comporter presque automatiquement un volet patrimonial et financier. Sociétés écrans, immobilier, véhicules, crypto-actifs, comptes bancaires, commerces de couverture et circuits internationaux doivent être recherchés dès le début de l’enquête. Frapper le patrimoine criminel peut parfois être aussi déterminant que saisir la marchandise.
Enfin, nous devons utiliser pleinement le nouveau statut des collaborateurs de justice. Depuis la réforme de 2025 et son décret d’application de 2026, le droit français prévoit un cadre renforcé permettant notamment des mesures de protection et de réinsertion pour ceux qui apportent une coopération déterminante à la justice. Il faut maintenant que ce dispositif devienne réellement opérationnel. Une organisation criminelle repose sur le silence, la peur et la fidélité imposée. Pour la désarticuler, l’État doit pouvoir retourner certains de ses membres et garantir effectivement leur sécurité lorsqu’ils livrent des informations décisives. Cela suppose des moyens pour le changement d’identité lorsqu’il est nécessaire, le relogement, la protection physique, la reconversion professionnelle et éventuellement la protection de la famille. Mais ces mécanismes doivent rester strictement encadrés par l’autorité judiciaire : coopérer ne doit jamais signifier obtenir automatiquement l’impunité.
La lutte contre le crime organisé ne peut plus être conçue comme une succession d’opérations spectaculaires. Elle doit devenir une politique d’État conduite dans la durée.
Un parquet national existe désormais. Des services spécialisés existent. Des outils juridiques nouveaux ont été créés. La priorité est maintenant de les intégrer dans une architecture beaucoup plus cohérente : PNACO pour la direction judiciaire, Police Judiciaire comme colonne vertébrale de l’investigation, renseignement criminel renforcé, coopération permanente avec la gendarmerie, les douanes et les services fiscaux, exploitation systématique du renseignement financier, saisie massive des avoirs criminels et protection effective des collaborateurs de justice.
Face au crime organisé, l’objectif ne doit pas seulement être d’interpeller davantage, il doit être de démanteler les organisations, ruiner leurs structures financières, neutraliser leurs chefs et empêcher leur reconstitution.
C’est à cette condition que l’État retrouvera l’initiative.