Le texte publié, sur Facebook il y a quelques heures, par Éric Zemmour à propos des manifestations lycéennes et de la venue du pape pose une vraie question, mais, à mes yeux, il y apporte une mauvaise réponse.
Je refuse cette idée selon laquelle deux France seraient désormais condamnées à se faire face : une France blanche, chrétienne et européenne d’un côté, une France africaine, arabe et musulmane de l’autre.
Je refuse tout autant la vision inverse qui consisterait à considérer la France historique comme dépassée, à déconstruire systématiquement son héritage et à substituer à la communauté nationale une juxtaposition de communautés, d’origines et de revendications particulières.
Sur ce terrain, Monsieur Zemmour et Monsieur Mélenchon représentent, chacun à leur manière, les deux faces d’une même pièce : celle de la désunion nationale. Ils partent de présupposés radicalement différents, mais leurs récits aboutissent à organiser politiquement la confrontation entre des Français que l’on commence par définir selon leurs origines, leur religion, leur couleur de peau ou leur appartenance supposée à telle ou telle France. Ce n’est pas ma conception de la Nation.
La vraie question est ailleurs. Comment se fait-il qu’aujourd’hui des jeunes nés en France, ayant grandi en France et ayant été instruits dans les écoles françaises ressentent parfois davantage le besoin de se définir par le pays de leurs parents ou de leurs grands-parents que par celui dans lequel ils sont nés ? Pourquoi voit-on apparaître, dans certaines manifestations qui concernent pourtant directement la société française, des drapeaux étrangers devenus des marqueurs identitaires ? Pourquoi certains jeunes peuvent-ils développer une vision fantasmée de « leurs racines », parfois davantage construite par les réseaux sociaux, les discours militants ou les récits communautaires que par une véritable connaissance du pays auquel ils se réfèrent ?
C’est cette perdition qu’il faut regarder en face et nous ne pouvons pas nous contenter d’en accuser ceux qui la vivent. Nous devons également nous demander ce que nous avons cessé de transmettre.
Pendant trop longtemps, nous avons cru qu’une Nation pouvait continuer d’exister sans transmettre clairement son histoire, sans enseigner suffisamment ce que signifie la citoyenneté, sans rappeler les devoirs qui accompagnent les droits, sans exiger de ceux qui viennent rejoindre la communauté nationale qu’ils s’y intègrent véritablement. Lorsque la Nation cesse de dire ce qu’elle est, d’autres identités occupent naturellement l’espace qu’elle abandonne et pour autant, comprendre les causes ne signifie pas tout accepter.
Il faut être intransigeant avec ceux qui refusent délibérément toute intégration à la communauté nationale. Il faut être intransigeant dans l’apprentissage de la citoyenneté. Être Français ne peut pas se réduire à posséder une carte d’identité. Cela suppose de connaître les institutions de son pays, ses droits, ses devoirs, ses principes fondamentaux et d’accepter que l’intérêt de la communauté nationale puisse dépasser les appartenances particulières. Il faut être également intransigeant dans l’enseignement de notre Histoire.
Non pas une histoire transformée en roman national artificiel où tout serait glorieux. Non plus une histoire enseignée comme une succession de fautes dont les nouvelles générations devraient éternellement demander pardon. Notre Histoire doit être enseignée dans toute sa complexité, avec ses grandeurs et ses drames, ses victoires et ses défaites, ses héros et ses fautes. Mais elle doit surtout devenir l'histoire commune de tous les enfants de France, quelles que soient les origines de leurs parents. Un enfant dont les grands-parents sont nés à Alger, Dakar, Lisbonne, Varsovie ou Hanoï n'a pas à renier cette histoire familiale. Mais s'il est Français, Vercingétorix, Clovis, Jeanne d'Arc, Henri IV, la Révolution, Napoléon, la Commune, Clemenceau, les Poilus de 1914, Jean Moulin, de Gaulle ou les combattants de la Libération appartiennent également à son histoire nationale. C’est cela, l’appropriation d’une histoire commune.
L’intégration ne consiste pas à demander à quelqu’un d’oublier ses parents ou ses grands-parents. Elle consiste à lui permettre de dire : « leurs racines sont aussi les miennes, mais l’histoire de France est désormais mon histoire ». Et cette exigence doit fonctionner dans les deux sens.
La République doit considérer pleinement comme Français celui qui en partage la citoyenneté, les règles et le destin commun. Mais celui qui appartient à la communauté nationale doit également accepter que certaines obligations accompagnent cette appartenance. Nous avons probablement trop longtemps hésité entre deux mauvaises réponses : le communautarisme qui enferme chacun dans ses origines et l’assimilation caricaturale qui prétendrait que l’intégration nécessite l'effacement de toute histoire familiale.
Il existe une autre voie : celle d’une communauté nationale suffisamment forte pour accueillir des histoires différentes sans cesser d’avoir une histoire commune. Voilà pourquoi je ne veux choisir ni la « France » d’Éric Zemmour ni celle que Jean-Luc Mélenchon entend représenter lorsqu’il parle de « nouvelle France ».
Je n’accepte pas qu’on demande aux Français de choisir leur camp dans une guerre identitaire. Il n’y a pas deux France à organiser pour ensuite les dresser l’une contre l’autre, non il y a une communauté nationale à reconstruire.
Cela passera nécessairement par l’école, par l’enseignement de l’Histoire et du français, par l’apprentissage réel de la citoyenneté, par la transmission de notre culture, par une politique d’intégration beaucoup plus exigeante et par le refus sans ambiguïté de tous les communautarismes mais cela supposera également que la France recommence à croire suffisamment en elle-même pour donner envie à ses enfants de se reconnaître en elle.
Car, au fond, la question essentielle est peut-être celle-ci : qu’avons-nous cessé de transmettre pour qu’une partie de nos propres enfants cherche ailleurs l’identité et le sentiment d’appartenance que la France devrait être capable de leur offrir ?
C’est à cette question que nous devons répondre, non pour opposer les Français mais pour refaire Nation.