Je veux revenir sur l’intervention de Victor Caduc, président de Proxima, lors du colloque Souveraine Tech à Saint-Malo, mais aussi sur le texte qu’il a publié ensuite sur le réseau Linkedin. Son propos mérite d’être entendu parce qu’il ne se contente pas de parler de souveraineté numérique : il montre comment elle peut devenir une réalité industrielle et opérationnelle.
Son intervention portait sur « l’inférence en boucle fermée : quand le calcul souverain devient infrastructure critique ». Sa démonstration repose sur une idée fondamentale, la souveraineté ne s’arrête pas à la localisation des données. Elle suppose également de savoir où s’effectue le calcul, sous quel droit, sur quelle infrastructure et sous le contrôle de qui.
Victor Caduc a également raison d’attirer l’attention sur le CLOUD Act américain. Le texte américain prévoit qu'une entreprise relevant de la juridiction des États-Unis peut être tenue de produire des données placées sous son contrôle, indépendamment du lieu où elles sont physiquement stockées. Autrement dit, installer un serveur en France ne suffit pas nécessairement à rendre souveraine l’infrastructure qui l’exploite. Ce risque n'est d'ailleurs pas théorique dans notre doctrine nationale de cybersécurité, en effet l'ANSSI précise que SecNumCloud vise notamment à protéger les services contre les effets de législations extraterritoriales et impose des exigences d'autonomie d'exploitation, de maîtrise juridique et de localisation du traitement des données.
Mais ce qui m'intéresse particulièrement dans la démarche de Victor Caduc, c'est qu'il ne s'arrête pas au constat. Avec Proxima, il défend l'utilisation de modèles ouverts exécutés en boucle fermée, sur des infrastructures souveraines européennes, sans dépendance nécessaire à une API étrangère. Proxima indique déjà travailler dans des secteurs où la confidentialité est déterminante, défense, juridique, audit, intelligence économique notamment.
C'est précisément cette logique qu'il faut approfondir.
Je remercie donc Victor Caduc pour ses propos, mais surtout pour l'action concrète qu'il mène. Nous avons besoin d'entrepreneurs, d'ingénieurs, de chercheurs et d'industriels qui ne considèrent pas la souveraineté comme un slogan commercial mais comme une architecture à construire car une politique française réellement souveraine ne peut pas consister simplement à se protéger. Elle doit nous permettre de nous défendre, de résister et de produire.
Se défendre, c'est protéger nos données stratégiques contre les législations extraterritoriales et refuser que les informations sensibles de l'État, de nos armées, de nos entreprises ou de nos centres de recherche dépendent d'infrastructures dont nous ne maîtrisons ni le droit ni l'administration.
Être résilient, c'est pouvoir continuer à fonctionner lorsqu'un fournisseur étranger change ses conditions, lorsqu'une chaîne d'approvisionnement est interrompue, lorsqu'une crise internationale survient ou lorsqu'une technologie stratégique devient inaccessible.
Mais la souveraineté véritable commence surtout lorsque nous sommes capables de développer nous-mêmes ce dont nous avons besoin.
La France possède déjà plusieurs briques : une électricité largement décarbonée grâce notamment au nucléaire, des centres de données, des acteurs français du cloud, des entreprises d'intelligence artificielle, des modèles ouverts et surtout des ingénieurs et chercheurs de très haut niveau. L'enjeu est désormais de relier ces capacités et, progressivement, de combler les dépendances qui subsistent.
Cela signifie travailler simultanément sur les datacenters français, le cloud souverain, les capacités nationales de calcul, les modèles d'IA, les logiciels, la cybersécurité, les composants électroniques, les semi-conducteurs et, à terme, davantage d'accélérateurs et de matériels conçus et produits en France ou dans des chaînes que nous maîtrisons.
Il ne s'agit pas de prétendre que la France pourra tout produire demain matin. La souveraineté n'est pas l'autarcie. Elle est la capacité de ne pas être placé à la merci d'un autre.
C'est cette logique que je veux défendre, partir de ce que nous savons déjà faire, protéger ces capacités, soutenir ceux qui les développent, identifier méthodiquement nos dépendances et reconstruire les briques qui nous manquent. Parce qu'en matière d'intelligence artificielle comme dans l'industrie, l'énergie ou la défense, une Nation souveraine doit pouvoir choisir ses technologies, protéger ses données et continuer à fonctionner même lorsque les autres ne veulent plus lui fournir ce dont elle dépend.
Et lorsque des entrepreneurs français comme Victor Caduc commencent à transformer cette ambition en solutions concrètes, ils méritent non seulement d'être écoutés, mais que la puissance publique sache créer autour d'eux les conditions permettant de grandir, d'investir et de produire en France.