Nous avons peu à peu pris l’habitude de tout opposer, de tout simplifier, de tout enfermer dans des camps. Il faudrait choisir entre la droite et la gauche, entre l’ordre et la justice sociale, entre l’autorité et la liberté, entre l’identité et l’ouverture, entre l’attachement à notre héritage et la capacité à accueillir ceux qui veulent sincèrement rejoindre la communauté nationale. Je refuse cette logique.
La France s’est rarement construite dans les caricatures. Elle s’est construite dans la capacité à dépasser les oppositions lorsqu’elles devenaient stériles, à rassembler autour d’un intérêt supérieur, celui de la Nation. C’est aussi cela, à mes yeux, l’héritage du bonapartisme social comme celui d’une certaine tradition gaulliste et séguiniste, ne jamais accepter que le destin du pays soit prisonnier des vieux clivages.
Je ne crois pas à une France qui devrait choisir entre le cierge et le cocktail Molotov comme le clame Philippe de Villiers. Je ne crois pas davantage à une France qui devrait choisir entre la défense de son identité et le respect des convictions de chacun.
On peut connaître et aimer notre histoire sans vouloir revenir en arrière. On peut respecter l’héritage chrétien de la France sans considérer qu’il faudrait être catholique pour être pleinement Français. On peut défendre fermement la laïcité sans mépriser les croyants. On peut exiger l’assimilation de ceux qui viennent vivre parmi nous sans leur demander d’effacer leur histoire familiale.
De la même manière, on peut défendre l’autorité de l’État tout en refusant l’injustice sociale. On peut exiger l’ordre dans nos rues et vouloir davantage de justice dans nos entreprises. On peut défendre les forces de l’ordre et demander qu’elles soient exemplaires. On peut défendre les frontières et rester une grande nation ouverte sur le monde. On peut vouloir produire davantage en France sans tourner le dos aux échanges internationaux. On peut vouloir une France souveraine sans vouloir une France isolée.
Voilà précisément ce que le manichéisme nous empêche aujourd’hui de penser. Il nous enferme dans des alternatives permanentes où chacun est sommé de choisir son camp avant même de réfléchir à l’intérêt du pays or la France a toujours eu besoin de synthèse.
Napoléon Ier avait compris qu’après les déchirements révolutionnaires, la reconstruction nationale passait par la réconciliation d’une partie des héritages de la Révolution et de ceux de l’ancienne France.
Napoléon III avait compris que le développement économique n’avait de sens que s’il s’accompagnait d’une réflexion sociale.
De Gaulle, à son tour, voulait dépasser les partis pour replacer la Nation au-dessus des appareils et faire de la participation un moyen d’associer davantage les Français à la vie économique et sociale.
Philippe Séguin, enfin, rappelait à sa manière qu’une nation ne pouvait survivre si elle abandonnait simultanément sa souveraineté politique et sa cohésion sociale.
C’est dans cette filiation que je me reconnais.
Je ne veux pas choisir entre la souveraineté nationale et la justice sociale, je veux les deux.
Je ne veux pas choisir entre l’autorité de l’État et la souveraineté populaire, je veux les deux.
Je ne veux pas choisir entre la liberté économique et la protection des intérêts stratégiques de la Nation, je veux les deux.
Je ne veux pas choisir entre l’identité française et l’assimilation de ceux qui veulent sincèrement devenir Français, je veux une France suffisamment sûre d’elle-même pour transmettre ce qu’elle est.
C’est précisément parce que notre pays doute aujourd’hui de lui-même qu’il se réfugie dans les caricatures. Les uns imaginent une France figée dans un passé fantasmé, les autres voudraient une France débarrassée de son histoire, devenue simple espace administratif où cohabiteraient des communautés sans véritable destin commun.
Je ne me reconnais dans aucune de ces deux visions. La France n’est ni un musée, ni un hôtel, elle est une Nation. Une Nation vivante, capable de transmettre un héritage tout en continuant à écrire son histoire. Une Nation qui doit pouvoir dire clairement ce qu’elle est, ce qu’elle exige et ce qu’elle propose.
Elle doit pouvoir dire à ceux qui arrivent : vous pouvez devenir pleinement des nôtres, mais cela suppose d’apprendre notre langue, de connaître notre histoire, de respecter nos lois, d’accepter notre laïcité et de vouloir participer à notre destin collectif. Elle doit pouvoir dire à ceux qui sont nés ici vous avez des droits," mais vous avez également des devoirs envers la communauté nationale". Elle doit pouvoir dire aux plus puissants "la réussite économique ne dispense jamais de la responsabilité sociale". Elle doit pouvoir dire à l’État "l’autorité ne vaut que lorsqu’elle est juste et exercée au service de l’intérêt général".
Voilà ce que signifie, pour moi, refaire Nation. Sortir du manichéisme, refuser les injonctions à choisir entre deux caricatures, retrouver cette vieille ambition française qui consiste non pas à nier les contradictions de notre société, mais à les dépasser dans une œuvre collective.
La France n’a pas besoin d’une nouvelle guerre entre deux camps. Elle a besoin d’un projet national.
Un projet capable de parler au salarié comme à l’entrepreneur, au rural comme à l’urbain, au croyant comme à l’athée, à celui dont la famille vit ici depuis dix générations comme à celui dont les parents ont choisi la France il y a quelques années. Un projet exigeant, parce qu’une Nation n’existe pas sans règles. Un projet social, parce qu’une Nation ne peut pas tenir lorsque des millions de citoyens ont le sentiment d’être abandonnés. Un projet souverain, parce qu’un peuple qui ne maîtrise plus ses choix ne maîtrise plus son avenir. Un projet populaire, enfin, parce que la France ne peut pas être seulement administrée d’en haut : elle doit être vécue, voulue et portée par ses citoyens.
Je crois profondément que le véritable clivage de demain ne sera pas entre une droite et une gauche qui ont trop souvent renoncé à penser la Nation. Il sera entre ceux qui acceptent le déclin, la fragmentation et l’impuissance, et ceux qui veulent reconstruire une communauté nationale consciente d’elle-même et capable de retrouver un destin commun.
C’est là que se trouve, à mes yeux, l’idée française. Ni dans le repli, ni dans l’effacement mais dans le dépassement parce que la France n’a jamais été aussi forte que lorsqu’elle a su rassembler ses contradictions autour d’une ambition supérieure.
Et cette ambition porte un nom : la Nation.