Il est devenu courant, à droite, de voir des responsables politiques, des militants et des associations se revendiquer du général de Gaulle. Le mot « gaulliste » est désormais invoqué comme un label de respectabilité, un héritage prestigieux dont chacun voudrait se parer. Pourtant, plus cette revendication est répétée, plus elle paraît vide de son contenu. Car enfin, comment peut-on se dire gaulliste tout en ayant accompagné, justifié ou accepté les renoncements successifs d'une droite qui, depuis plusieurs décennies, s'est progressivement éloignée de ce qui faisait l'essence même du gaullisme ?
Le gaullisme n'était pas un simple conservatisme électoral. C'était une conception exigeante de la France, une nation souveraine, maîtresse de ses choix, refusant les tutelles extérieures et faisant primer l'intérêt national sur les intérêts partisans ou économiques. C'était également une certaine idée de l'État, garant de l'indépendance du pays et du bien commun.
Or, que reste-t-il de cet héritage après des décennies d'évolution de la droite française ? D'Édouard Balladur à Nicolas Sarkozy, puis à travers les générations qui ont suivi, nombreux sont ceux qui, selon moi, ont accompagné une orientation politique fondée sur le primat du marché, l'acceptation d'une intégration européenne toujours plus poussée et une dilution progressive de la souveraineté nationale. Ils ont fait des choix qui peuvent être défendus sur le terrain politique, mais qui s'éloignent profondément de la tradition gaulliste.
C'est pourquoi il est difficile de ne pas voir une contradiction lorsque certains continuent de revendiquer le général de Gaulle tout en soutenant, sans réserve, cette évolution. Le gaullisme devient alors un simple élément de communication, vidé de sa substance, réduit à une référence historique que l'on invoque sans en assumer les conséquences.
Cette contradiction est encore plus frappante chez certains militants qui persistent à se définir comme gaullistes alors qu'ils défendent une droite qui relève, selon moi, davantage d'une tradition libérale et orléaniste que du gaullisme. Par conformisme ou par fidélité partisane, ils semblent avoir renoncé à interroger l'évolution de leur propre famille politique. Ils suivent une ligne sans plus se demander si elle correspond encore aux principes qu'ils prétendent défendre.
Mais l'abandon du gaullisme ne s'est pas seulement manifesté sur les questions de souveraineté. Il s'est également traduit par l'oubli presque complet de l'une de ses idées les plus novatrices « la Participation ».
Pour le général de Gaulle, l'entreprise ne devait pas être le lieu d'une opposition permanente entre le capital et le travail. Il voulait dépasser cette logique en associant les salariés aux résultats, aux responsabilités et, à terme, aux décisions de l'entreprise. La Participation n'était pas une mesure technique, elle constituait une véritable troisième voie, refusant à la fois le collectivisme socialiste et le libéralisme où le capital demeure seul maître.
Que reste-t-il aujourd'hui de cette ambition ? Bien peu. La droite qui se prétend gaulliste parle volontiers de compétitivité, de dérégulation et de baisse des charges mais elle évoque rarement la Participation comme projet de société. L'entreprise est redevenue, dans les faits, un espace dominé par les seuls intérêts du capital, là où le gaullisme cherchait précisément à réconcilier le capital, le travail et l'intérêt national. Sur ce point également, la rupture est profonde.
Le paradoxe est là, beaucoup dénoncent le déclin de la souveraineté française tout en soutenant des responsables qui ont contribué à cette évolution. Beaucoup invoquent l'autorité du général de Gaulle tout en acceptant des choix qui auraient probablement suscité chez lui les plus vives réserves. Cette dissonance nourrit une forme d'arnaque intellectuelle, on conserve le vocabulaire du gaullisme tout en abandonnant progressivement ce qui en faisait la cohérence.
Le débat politique serait plus sain si chacun assumait clairement son héritage. Il n'y a rien d'illégitime à défendre une droite libérale, européenne ou atlantiste mais il est plus difficile de prétendre que cette orientation s'inscrit naturellement dans la continuité du gaullisme. Les mots ont un sens et les traditions politiques aussi.
Le gaullisme mérite mieux qu'une récupération de circonstance. Il ne peut être réduit à une posture ou à une référence patrimoniale. Il constitue une vision de la France exigeante, fondée sur l'indépendance nationale, la souveraineté populaire, la primauté de l'État, la justice sociale notamment par la Participation et le refus des abandons stratégiques. Si ces principes ne sont plus assumés, alors il faut avoir l'honnêteté de reconnaître que l'on ne défend plus le gaullisme, mais une autre famille de pensée.
La première fidélité au général de Gaulle n'est pas de citer son nom, c'est de demeurer fidèle aux principes qu'il incarnait.