Il existe plusieurs façons d'abîmer un pays. La plus spectaculaire consiste à le détruire par la guerre. La plus insidieuse est de le défigurer, pierre après pierre, au nom des meilleures intentions.
Le projet de loi Jeanbrun relève de cette seconde catégorie.
Comme souvent en France, on invoque l'urgence pour demander aux citoyens de renoncer à ce qu'ils possèdent de plus précieux : leur cadre de vie. Hier, c'était le progrès. Aujourd'hui, c'est la crise du logement. Demain, ce sera une autre nécessité. Le résultat, lui, reste le même : toujours moins de contraintes pour bâtir, toujours moins d'exigence pour préserver.
À écouter certains discours, la beauté serait devenue un luxe. Le patrimoine ? Un frein administratif. Les paysages ? Une variable d'ajustement. Les règles d'urbanisme ? Une complication dont il conviendrait de se débarrasser au plus vite.
Cette vision est une impasse.
La France n'est pas une simple surface constructible. Elle est un paysage façonné par deux mille ans d'histoire. Sa richesse ne réside pas seulement dans quelques cathédrales ou châteaux classés, mais dans l'harmonie de ses villages, de ses places, de ses alignements d'arbres, de ses centres anciens, de ses campagnes, de ses coteaux et de ses entrées de ville. C'est ce patrimoine quotidien qui fait qu'un territoire est encore reconnaissable et qu'il échappe à l'uniformisation.
Car l'enlaidissement ne survient jamais d'un seul coup. Il procède par petites concessions. Une dérogation ici. Une simplification là. Un lotissement sans âme. Une zone commerciale supplémentaire. Une route élargie. Quelques hectares artificialisés. Puis l'on s'étonne que nos villes se ressemblent toutes et que nos paysages perdent leur caractère.
Construire est indispensable. Personne ne le conteste. Mais encore faudrait-il poser la bonne question : où construire ?
La France ne souffre pas d'une crise uniforme du logement. Les métropoles sont sous tension tandis que des milliers de communes voient leurs écoles fermer, leurs commerces disparaître, leurs médecins partir et leurs logements rester vides. Le véritable scandale est peut-être moins le manque de béton que l'abandon progressif d'une partie du territoire.
Une politique digne de ce nom commencerait par réhabiliter l'existant, remettre sur le marché les logements vacants, revitaliser les centres-bourgs, recréer des emplois et des services publics là où ils ont disparu. Car un logement vide n'attend pas seulement un locataire ; il attend souvent qu'un territoire retrouve une raison de vivre.
À cette réflexion territoriale devrait s'ajouter une autre exigence : celle de la protection de la nature. Chaque hectare consommé est un hectare qui ne reviendra pas. Les terres agricoles, les haies, les zones humides, les paysages ne sont pas des réserves foncières en attente d'urbanisation ; ils constituent un patrimoine aussi précieux que les pierres de nos monuments.
Enfin, l'urbanisme est un domaine où circulent des intérêts économiques considérables. L'immense majorité des élus sert l'intérêt général avec honnêteté. Mais les affaires révélées ces dernières années montrent que les décisions d'aménagement exigent des garde-fous, de la transparence et un contrôle permanent. Plus les pouvoirs de dérogation sont importants, plus les exigences d'intégrité doivent être élevées.
Une civilisation ne disparaît pas seulement lorsqu'elle cesse de construire. Elle disparaît aussi lorsqu'elle cesse de distinguer ce qui mérite d'être transmis de ce qui peut être sacrifié.
La France n'a pas besoin d'une nouvelle accélération de son enlaidissement. Elle a besoin d'une politique qui sache enfin concilier le logement, le patrimoine, la nature et l'aménagement du territoire. Autrement dit, d'une politique qui regarde plus loin que la prochaine échéance électorale et qui considère le paysage non comme une contrainte, mais comme un héritage.
Car un pays ne vaut pas seulement par ce qu'il produit. Il vaut aussi par ce qu'il refuse de détruire.