La tribune d’Aldo Podesta, dans le Temps, a le mérite de dépasser les discours convenus entourant l’accord entre Microsoft et Mistral. Derrière les milliards annoncés et la promesse d’une intelligence artificielle prétendument souveraine se pose une question simple : "peut-on encore parler de souveraineté lorsque notre principal champion français dépend, pour poursuivre son développement, des infrastructures, des outils commerciaux et de l’écosystème d’un géant américain" ?
Soyons précis, cet accord n’est pas un rachat de Mistral. L’entreprise demeure juridiquement indépendante et aucune nouvelle prise de participation de Microsoft n’a été annoncée. Cet accord lui apporte des capacités de calcul, des débouchés internationaux et une intégration renforcée dans Azure, Microsoft Foundry et Copilot Studio. Sur le plan économique, son intérêt est évident mais l’indépendance juridique ne suffit pas à garantir l’indépendance stratégique.
La souveraineté ne se réduit ni à la nationalité d’une entreprise ni à l’implantation de centres de données en Europe. Elle suppose de maîtriser les modèles, les données, les infrastructures de calcul, les logiciels, la distribution et, autant que possible, les semi-conducteurs. Or les capacités annoncées reposeront notamment sur des processeurs Nvidia et seront étroitement articulées à l’univers Microsoft. Le risque n’est donc pas nécessairement une prise de contrôle brutale mais une dépendance progressive par les contrats, les usages, les standards techniques et l’accès au marché.
Il serait pourtant trop facile de reprocher à Mistral de rechercher les moyens de son développement. La véritable question est ailleurs : "pourquoi la France n’est-elle pas capable d’offrir à l’un de ses champions les financements, la puissance de calcul et les débouchés dont il a besoin" ?
Nous célébrons nos réussites technologiques, puis nous les laissons chercher à l’étranger les moyens que nous n’avons pas voulu organiser chez nous.
La réponse ne peut pas davantage consister à invoquer mécaniquement une hypothétique "souveraineté européenne". La souveraineté appartient aux nations. La France doit maîtriser les éléments essentiels de sa politique numérique tout en développant des coopérations librement choisies. Celles-ci peuvent être européennes, mais elles ne doivent pas l’être obligatoirement.
Nous pouvons travailler avec le Canada et le Québec, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud mais également développer un partenariat stratégique avec plusieurs nations africaines. Coopérer avec différents partenaires est précisément le moyen de ne dépendre exclusivement d’aucun d’entre eux.
L’Afrique ne doit pas être considérée comme un simple marché pour nos technologies, encore moins comme un réservoir de matières premières. Elle peut devenir un véritable partenaire de conception, de production et de recherche. La France pourrait proposer la création d’un espace commun de développement de l’intelligence artificielle associant centres de données, laboratoires, universités, entreprises et programmes de formation.
Cette coopération pourrait privilégier des modèles plus sobres, spécialisés et adaptés aux besoins réels : agriculture, santé, gestion de l’eau, éducation, transports, sécurité maritime, administration et prévention des risques naturels. Elle permettrait aussi de développer des systèmes couvrant le français, l’arabe, le portugais et les différentes langues africaines, dont beaucoup demeurent insuffisamment représentées dans les modèles actuels.
C’est là que la tribune d’Aldo Podesta ouvre une perspective essentielle, en effet l’avenir n’appartient pas nécessairement aux modèles les plus gigantesques mais aux systèmes capables de mieux raisonner avec moins de ressources. Cette orientation peut permettre à la France et à ses partenaires africains de ne pas se condamner à courir derrière les investissements démesurés des géants américains et chinois.
Une telle alliance pourrait progressivement s’étendre aux semi-conducteurs. Il ne s’agirait pas de prétendre produire immédiatement des puces gravées en deux ou trois nanomètres, mais de commencer par la conception, l’assemblage, le conditionnement et les tests, puis par la fabrication de capteurs, de composants de puissance et de puces utilisant des technologies éprouvées.
Ces composants sont moins spectaculaires que les puces les plus avancées, mais ils sont indispensables à l’automobile, à l’énergie, aux télécommunications, aux équipements médicaux, aux satellites, à la défense et à l’ensemble de notre industrie.
Le Maroc dispose déjà d’une base industrielle solide et accueille des activités de STMicroelectronics. La Tunisie possède des compétences dans la conception électronique. L’Afrique du Sud peut contribuer dans les domaines industriel, énergétique et spatial. Le Sénégal, la Côte d’Ivoire et Maurice pourraient accueillir des pôles de recherche, de formation et de développement des usages.
L’Angola aurait également toute sa place dans cette coopération grâce à ses ressources, à son potentiel énergétique, à sa façade atlantique et à la nécessité de diversifier son économie. Il pourrait participer au développement des infrastructures énergétiques nécessaires aux centres de données, aux liaisons numériques sous-marines, à la transformation des matières premières et, progressivement, à l’assemblage de composants électroniques. Cette ouverture vers un grand pays lusophone démontrerait que notre démarche n’est ni une nouvelle Françafrique ni un projet réservé au seul espace francophone. La langue française peut constituer un lien et un formidable levier, mais elle ne doit pas devenir une frontière.
La France apporterait ses entreprises, ses laboratoires, ses écoles d’ingénieurs et une partie des financements. Les partenaires africains apporteraient leurs chercheurs, leurs capacités industrielles, leurs ressources et leur connaissance des besoins locaux.
Cette coopération devrait toutefois reposer sur des principes clairs : copropriété des technologies, partage de la valeur ajoutée, transformation locale des matières premières, protection des données, implantation d’activités industrielles des deux côtés de la Méditerranée et refus de tout monopole exercé par un fournisseur américain, chinois ou même européen.
L’objectif ne serait pas de délocaliser l’industrie française vers une main-d’œuvre moins chère. Il s’agirait de bâtir une chaîne de valeur partagée entre nations souveraines, dans laquelle la France conserverait et renforcerait ses propres capacités industrielles tandis que ses partenaires africains développeraient les leurs.
L’accord Microsoft-Mistral doit donc servir d’avertissement, mais aussi de déclencheur. Il démontre que nous possédons encore des chercheurs, des ingénieurs et des entreprises capables de rivaliser. Il révèle surtout que nous ne leur avons pas encore donné les moyens de rester pleinement maîtres de leur avenir.
La France ne doit choisir ni l’autarcie ni la dépendance. Elle doit retrouver la capacité de décider, de produire et de choisir librement ses partenaires. Coopérer avec plusieurs nations pour ne dépendre exclusivement d’aucune : voilà la véritable souveraineté.
Car la souveraineté numérique ne se proclame pas dans les discours, ne se délègue pas à Bruxelles et ne se loue pas à une multinationale. Elle se construit par la recherche, l’industrie, la commande publique et la volonté politique.