La France doit reconstruire sa politique africaine

Publié le 27 juillet 2026 à 10:00

Comme nous l'explique l'article de Jeune Afrique, le continent africain est entré dans une période de transformation profonde. Autoroutes, voies ferrées, ports en eau profonde, aéroports, gazoducs, câbles sous-marins, zones industrielles ou grands projets miniers. Partout des infrastructures nouvelles dessinent progressivement le visage économique du continent pour les prochaines décennies.

L’Afrique ne manque pourtant de ressources pour construire son avenir. Elle est traversée par certains des plus grands fleuves du monde, du Nil au Congo, du Niger au Zambèze, du Sénégal à l’Orange. Une grande partie de son territoire bénéficie de plus de 300 jours de soleil par an et le continent possède d’immenses surfaces de terres arables, dont beaucoup restent encore insuffisamment cultivées ou valorisées.

L’eau, le soleil et la terre sont donc présents. Ce qui manque encore trop souvent, ce sont les infrastructures permettant de transformer ces richesses naturelles en énergie disponible, en eau accessible et en production agricole durable. L’enjeu n’est donc pas de placer l’Afrique sous assistance mais de lui permettre de maîtriser pleinement ses propres ressources.

Les grands fleuves doivent servir à l’approvisionnement en eau, à l’irrigation, au transport fluvial et, lorsque cela est possible sans détruire les écosystèmes, à la production hydroélectrique. L’ensoleillement doit devenir le moteur d’une électrification massive, notamment dans les territoires ruraux. Quant aux terres arables, elles doivent permettre au continent de conquérir sa souveraineté alimentaire, de développer ses industries de transformation et, au-delà de ses propres besoins, de devenir une puissance agricole majeure.

Les grands projets actuellement engagés peuvent accompagner cette ambition. L’autoroute Abidjan-Lagos, le corridor de Lobito entre l’Angola, la Zambie et la République démocratique du Congo, la modernisation du chemin de fer Tazara, le développement du port de Ndayane au Sénégal, le métro d’Abidjan, le nouvel aéroport éthiopien de Bishoftu, le câble sous-marin Medusa, le gazoduc Nigeria-Maroc ou encore l’exploitation du gisement de Simandou sont autant de projets susceptibles de modifier durablement les échanges, de désenclaver des territoires et de favoriser l’industrialisation.

La France ne peut pas rester à l’écart de ce mouvement pendant que la Chine, les États-Unis, la Russie, la Turquie et les pays du Golfe avancent leurs intérêts. Mais elle ne retrouvera pas sa place en Afrique en tentant de ressusciter la Françafrique, pas davantage en poursuivant cette politique de repentance permanente qui finit par empêcher toute relation normale entre États souverains.

Nous devons proposer une coopération nouvelle, fondée sur le respect, l’intérêt mutuel et la réalisation de projets concrets. Cela suppose de choisir des partenariats durables, notamment avec les pays francophones, sans toutefois nous y enfermer. L’Angola ou le Mozambique, par exemple, peuvent devenir des partenaires essentiels de la France en Afrique australe et sur l’océan Indien.

Notre ambition doit être de participer à la construction des grandes infrastructures africaines mais aussi d’aider à créer de la valeur sur place. Un port ne doit pas seulement servir à exporter des matières premières. Il doit devenir le point d’appui d’une activité industrielle et logistique. Une voie ferrée ne doit pas seulement relier une mine à la mer. Elle doit également desservir les villes, les exploitations agricoles et les bassins de production. L’exploitation du fer, du cuivre, du cobalt, du lithium ou du gaz doit s’accompagner d’usines de transformation, de formations et d’emplois locaux.

La France dispose encore d’entreprises, d’ingénieurs, de chercheurs et de savoir-faire reconnus dans les transports, l’énergie, l’eau, l’agriculture, le numérique, le maritime et la sécurité. Elle doit favoriser la création de consortiums franco-africains associant entreprises, banques, collectivités, universités et centres de formation. Chaque partenariat devrait prévoir une participation locale au capital, un transfert réel de compétences et des engagements de maintenance sur plusieurs décennies.

Mais ces grands chantiers ne suffiront pas s’ils ne changent pas concrètement la vie des populations. Ils doivent donc être complétés par trois programmes de souveraineté qui constitueraient le socle humain de notre coopération avec l’Afrique.

Le premier serait un vaste programme d’électrification par le solaire. Il ne s’agirait pas de couvrir le continent de panneaux importés, mais de construire progressivement une véritable filière africaine. Des centrales solaires pourraient alimenter les villes et les zones industrielles, tandis que des mini-réseaux autonomes apporteraient l’électricité aux villages les plus éloignés. Les écoles, les dispensaires, les stations de pompage et les exploitations agricoles devraient être prioritaires.

Cette électrification devra s’accompagner de capacités locales de stockage, notamment grâce aux batteries au sodium, mais aussi de centres de formation et, à terme, d’usines capables de produire ou d’assembler les panneaux, les structures, les câblages et les batteries. Le solaire ne remplacera pas toutes les autres sources d’énergie. L’hydroélectricité, la géothermie, le gaz et, pour certains pays, le nucléaire conserveront leur place. Mais le solaire décentralisé permet d’agir rapidement dans les territoires que les grands réseaux nationaux ne pourront atteindre avant plusieurs années.

Le deuxième programme concernerait l’accès à l’eau pour tous. La question doit être abordée dans son ensemble : identification de la ressource, protection des nappes, pompage, potabilisation, distribution, assainissement et réutilisation. Des forages raisonnés, alimentés par le solaire, pourraient être développés parallèlement à la rénovation des réseaux existants, à la récupération des eaux pluviales, à la construction de retenues adaptées aux réalités locales et au traitement des eaux usées.

Les grands fleuves africains constituent une richesse considérable, mais ils ne doivent pas être considérés comme une ressource inépuisable ou captés au seul bénéfice des régions situées en amont. Leur utilisation doit reposer sur des accords entre États riverains, afin de prévenir les tensions, de préserver les écosystèmes et de permettre un partage équitable de l’eau.

Dans les régions côtières les plus exposées au manque d’eau, le dessalement pourrait apporter une partie de la réponse, à condition de maîtriser sa consommation énergétique et le rejet des saumures. Celles-ci pourraient d’ailleurs être valorisées afin d’en extraire du sodium ou d’autres éléments utiles. Là encore, aucune installation ne devrait être inaugurée sans qu’aient été prévus son entretien, la formation de techniciens locaux et le financement du remplacement des pièces.

Le troisième programme viserait le développement d’une agriculture raisonnée, productive et souveraine. Il ne faut ni reproduire un modèle agricole intensif qui épuiserait les terres et les ressources en eau, ni condamner les paysans africains à une agriculture peu mécanisée et insuffisamment productive au nom d’une vision écologique conçue depuis l’extérieur.

Il faut développer une irrigation économe, notamment par le goutte-à-goutte, sélectionner des semences adaptées aux sols et aux climats, encourager les rotations culturales, l’agroforesterie et la restauration des terres dégradées. L’utilisation des engrais et des traitements doit être encadrée et raisonnée, sans interdictions idéologiques qui fragiliseraient les récoltes. Les agriculteurs doivent également pouvoir accéder à la mécanisation, au crédit, aux coopératives, aux silos, aux entrepôts, aux chaînes du froid et aux unités locales de transformation.

Cette politique devrait permettre de réduire les pertes après récolte, d’améliorer les revenus agricoles et de donner la priorité à l’alimentation des marchés locaux et régionaux. L’Afrique ne doit pas seulement produire pour exporter. Elle doit pouvoir nourrir sa population, transformer ses productions et construire sa propre souveraineté alimentaire.

Ces trois programmes sont directement complémentaires des grands projets structurants. L’énergie permet de pomper et de traiter l’eau. L’eau permet de développer l’agriculture. L’électricité permet ensuite de conserver, de transformer et de transporter les productions. Les routes, les chemins de fer, les voies fluviales et les ports ouvrent enfin l’accès aux marchés régionaux et internationaux.

C’est autour de cette vision d’ensemble que la France doit reconstruire sa politique africaine, contribuer aux grandes infrastructures, accompagner l’industrialisation et agir simultanément pour les souverainetés énergétique, hydrique et alimentaire.

L’Afrique possède les moyens naturels de son développement. Notre rôle n’est pas d’exploiter ses richesses à sa place mais de construire avec elle les équipements, les formations et les filières industrielles qui permettront de les valoriser durablement et de conserver sur place une part beaucoup plus importante de la richesse créée.

Il ne s’agit plus de prétendre aider l’Afrique en décidant à sa place, il s’agit de construire avec elle, de former, d’investir, de produire et de partager durablement la valeur. La France retrouvera une place sur le continent africain non par les leçons qu’elle donnera mais par les projets qu’elle sera capable de réaliser avec ses partenaires et par la confiance qu’elle saura reconstruire.