Guillaume Kasbarian, Christelle Morançais et David Lisnard rêvent d’importer en France la thérapie de choc de Javier Milei. Je ne veux ni caricaturer l’expérience argentine ni en faire un modèle applicable à notre pays.
Il serait intellectuellement malhonnête de nier les résultats obtenus par Javier Milei. L’Argentine a retrouvé un excédent budgétaire, renoué avec la croissance et considérablement ralenti l’inflation. La pauvreté, après avoir fortement augmenté au début de la thérapie de choc, a également reculé. Le redressement est réel, même si la situation sociale demeure difficile et l’inflation encore élevée.
Mais l’Argentine sortait d’une situation d’hyperinflation, de désordre monétaire et de faillite économique sans commune mesure avec celle de la France. Copier mécaniquement les méthodes de Javier Milei serait donc aussi absurde que de nier ses résultats.
Je partage néanmoins une partie du diagnostic posé par ces trois responsables. La France étouffe sous les normes, les agences, les comités, les doublons administratifs et les structures dont plus personne ne mesure véritablement l’utilité. La dépense publique augmente continuellement sans que les Français bénéficient de meilleurs hôpitaux, de meilleures écoles, d’une meilleure justice ou de services publics plus accessibles.
Il faut donc supprimer les structures inutiles, simplifier radicalement et réorienter notre fiscalité afin de mieux rémunérer le travail, soutenir la production française et faire davantage contribuer les importations déloyales.
Cela signifie notamment exonérer de CSG les revenus jusqu’à 2 500 euros nets par mois, la réduire de moitié entre 2 500 et 4 000 euros et alléger certains impôts de production dans les secteurs stratégiques, avec des contreparties obligatoires en matière d’investissement, d’emplois et de maintien des activités en France.
Ces mesures devront être financées par la suppression des organismes inutiles, la réduction du train de vie administratif, la lutte contre toutes les fraudes, fiscales comme sociales, et la révision de certaines dépenses. Il n’est pas question de financer des baisses de prélèvements par une nouvelle aggravation du déficit.
Mais je refuse de confondre l’État et la bureaucratie.
Nous avons déjà connu les conséquences d’une réforme conduite principalement à partir d’objectifs comptables. Sous Nicolas Sarkozy, la RGPP et la règle du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux ont entraîné la suppression de 144 000 équivalents temps plein dans les ministères entre 2008 et 2012.
Cette politique ne distinguait pas toujours suffisamment les administrations centrales des services de terrain, les structures devenues inutiles des missions indispensables. Des territoires ont perdu des services et des compétences, tandis que les économies réellement obtenues sont restées limitées au regard des conséquences. Le Sénat constatait d’ailleurs que l’amélioration du service rendu et la modernisation de la fonction publique avaient progressivement cédé la place à la réduction des effectifs.
Il ne faut pas recommencer.
La réforme de l’État doit partir de ses missions. Il faut supprimer les agences, les doublons et les échelons superflus, réduire les fonctions administratives centrales et redéployer les moyens vers les agents qui enseignent, soignent, protègent, rendent la justice et assurent la présence de l’État dans nos territoires.
On ne réforme pas efficacement la fonction publique avec un rabot uniforme. Il faut décider clairement ce que l’État doit cesser de faire et ce qu’il doit, au contraire, mieux accomplir.
La France n’a pas besoin d’un État absent. Elle a besoin d’un État moins coûteux dans son fonctionnement, mais beaucoup plus puissant dans ses missions essentielles : défendre nos frontières, rendre la justice, instruire nos enfants, garantir l’accès aux soins, soutenir notre agriculture, reconstruire notre industrie, assurer notre indépendance énergétique et protéger nos territoires.
Une nation ne se dirige pas comme une entreprise et les services publics ne peuvent pas être considérés comme de simples lignes de coûts.
Surtout, les admirateurs français de Javier Milei oublient une différence fondamentale. L’Argentine conserve sa monnaie et l’essentiel des instruments de sa politique économique. La France a abandonné sa politique monétaire à la Banque centrale européenne et sa politique commerciale à l’Union européenne. Elle reste soumise aux règles européennes de concurrence, aux limitations des aides d’État et aux accords commerciaux négociés par Bruxelles.
Ils veulent manier la tronçonneuse à Paris, mais refusent de briser les chaînes de Bruxelles. Leur thérapie de choc risquerait ainsi de frapper les Français et les services publics sans rendre à la nation sa liberté d’action.
Enfin, Guillaume Kasbarian a été ministre d’Emmanuel Macron et soutient Gabriel Attal. Christelle Morançais participe à l’élaboration du programme d’Édouard Philippe. David Lisnard a longtemps évolué au sein de LR. Avant de se présenter en insurgés contre le système, tous devraient expliquer où ils étaient lorsque leurs propres familles politiques augmentaient la dette, les prélèvements et la bureaucratie.
Je ne veux ni de l’État obèse et impuissant que nous connaissons ni de l’État rabougri dont rêvent les libertariens. Je veux un État souverain, stratège et social : plus léger dans ses structures, plus ferme dans son autorité et plus efficace au service de la production, de la justice sociale et de l’indépendance nationale.
La France n’a pas besoin d’un Milei tricolore. Elle a besoin de retrouver une politique française.