Plus la confrontation entre les États-Unis et l’Iran se prolonge, plus une question me paraît s’imposer : quelle est exactement la stratégie de Donald Trump ?
Je vois la tactique. Je vois les frappes, les menaces, les périodes de négociation, les ultimatums, puis les nouvelles frappes. Je comprends, du moins je pense, également les objectifs militaires immédiats, empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire, dégrader ses capacités balistiques, affaiblir les Gardiens de la révolution et garantir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz. Ce que je distingue beaucoup moins clairement, c’est l’objectif politique final.
Pour employer une comparaison rugbystique, Donald Trump semble pratiquer le « pick and go ». On percute, on gagne quelques mètres, on observe la défense et on repart au contact. Cela peut être efficace pendant quelques séquences mais au rugby comme dans la guerre, encore faut-il savoir où se trouve la ligne d’en-but.
Michel Goya a parlé d’une forme de « guerre pointilliste », dans laquelle on multiplie les coups jusqu’à faire émerger un résultat stratégique. L’image me paraît assez juste mais elle pose précisément la question essentielle, quel résultat stratégique veut-on faire émerger ?
Car pendant que les opérations se succèdent, une autre guerre se déroule : celle des stocks et des capacités industrielles. La supériorité militaire américaine est incontestable mais elle repose sur des systèmes extraordinairement sophistiqués, longs et coûteux à produire. En face, l’Iran dispose certes de missiles balistiques qui ne sont pas des armes bon marché mais aussi de drones, de leurres et de munitions beaucoup plus simples à fabriquer.
Lorsqu’un engin relativement rudimentaire oblige à tirer un intercepteur coûtant plusieurs millions de dollars, l’équation devient problématique et pas seulement financièrement. Le véritable problème est le temps nécessaire pour reconstituer les stocks. Un missile de haute technologie ne sort pas d’une chaîne de production en quelques jours. Il nécessite des composants, des infrastructures industrielles et une main-d’œuvre spécialisée. Or chaque missile consommé au Moyen-Orient est aussi un missile qui n’est plus immédiatement disponible ailleurs, alors même que les États-Unis doivent regarder vers l’Europe, le Pacifique et surtout vers la Chine.
Trump risque ainsi de laisser un adversaire beaucoup plus faible transformer la formidable supériorité technologique américaine en guerre d’attrition.
Le colonel Peer de Jong a justement souligné que, dans une confrontation asymétrique, le temps peut devenir l’allié du plus faible. C’est probablement l’un des problèmes majeurs auxquels Washington doit aujourd’hui répondre. Les États-Unis peuvent gagner presque tous les affrontements militaires et néanmoins s’épuiser progressivement si ces victoires tactiques ne produisent aucun résultat politique décisif.
Toute la question est donc de savoir ce que l’on veut. Si l’objectif consiste à contraindre le régime iranien, alors les conditions de la victoire doivent être clairement définies. Impossibilité vérifiable d’accéder à l’arme nucléaire, réduction des capacités balistiques menaçant directement la région, affaiblissement des réseaux armés soutenus par Téhéran et liberté complète de navigation dans le détroit d’Ormuz. Lorsque ces conditions sont obtenues, on négocie.
Mais si l’objectif réel est la chute du régime des mollahs, alors je pense que la stratégie actuelle est mauvaise car un régime comme celui de Téhéran ne disparaîtra pas simplement sous les bombes. On peut éliminer ses dirigeants, détruire ses installations et frapper ses forces armées mais tant que l’appareil de contrôle intérieur conserve sa cohésion et que personne n’est capable de proposer une alternative politique crédible, le système peut survivre. Il peut même se radicaliser davantage.
Surtout, les bombardements risquent d’offrir aux mollahs quelque chose qu’ils avaient largement perdu, la possibilité de se présenter comme les défenseurs de la nation iranienne. Un Iranien peut détester la République islamique, souhaiter la chute de la théocratie et avoir manifesté contre le régime tout en refusant que son pays soit bombardé par une puissance étrangère.
Il faut donc impérativement distinguer le régime iranien de l’Iran. Si nous voulons véritablement voir disparaître le pouvoir des mollahs, il faut d’abord miser sur les Iraniens eux-mêmes. Maintenir leur accès à l’information lorsque le régime coupe Internet, permettre aux opposants de communiquer, documenter la répression, sanctionner individuellement les dirigeants et responsables des Gardiens de la révolution, favoriser les fractures dans l’appareil du pouvoir et contribuer à créer les conditions dans lesquelles une alternative politique puisse apparaître.
Mais une chose est sûre, la révolution doit rester iranienne. Reza Pahlavi peut naturellement jouer un rôle. D’autres également. Ce n’est pourtant ni à Washington, ni à Paris, ni à Tel-Aviv de décider de la forme du futur régime iranien. Ce choix appartient au peuple iranien.
Notre intérêt doit être celui d’un Iran débarrassé de la théocratie, de son expansionnisme et du poids des Gardiens de la révolution mais demeurant un État stable et souverain. Faire tomber les mollahs pour provoquer ensuite l’effondrement de l’Iran serait une victoire à la Pyrrhus.
Je n’oublie d’ailleurs pas que la France possède ses propres raisons de ne nourrir aucune complaisance envers la République islamique et les réseaux qu’elle a soutenus.
Je n’oublie pas le Drakkar. Le 23 octobre 1983, 58 militaires français étaient tués à Beyrouth. Je n’oublie pas davantage la vague d’attentats qui ensanglanta Paris dans les années 1980 et les réseaux pro-iraniens et liés au Hezbollah mis en cause dans ces affaires.
Pour la France, la République islamique n’est donc pas seulement une question de géopolitique lointaine. Nous avons notre propre histoire avec ce régime.
Mais précisément parce que je n’oublie ni nos soldats morts au Liban ni les victimes des attentats de Paris, je refuse de confondre détermination et improvisation. Je souhaite la disparition du régime des mollahs mais je souhaite tout autant éviter la destruction ou le morcellement de l’Iran et l’apparition d’un chaos qui pourrait engendrer un pouvoir encore plus radical.
Reste enfin Ormuz. C’est probablement là que se trouve l’un des véritables centres de gravité de cette guerre. Peer de Jong insiste à juste titre sur l’importance du contrôle des positions stratégiques permettant de maîtriser le détroit. Celui qui peut fermer ou menacer Ormuz possède un moyen de pression considérable sur une partie de l’économie mondiale.
Aucune stratégie sérieuse ne peut donc ignorer les îles et les points d’appui utilisés par les Gardiens de la révolution pour contrôler cet espace. Cela ne signifie pas qu’il faille se lancer inconsidérément dans une conquête territoriale. Une occupation durable d’une île iranienne pourrait être militairement coûteuse et politiquement désastreuse en alimentant précisément le nationalisme dont les mollahs ont besoin.
Mais, dans l’hypothèse d’une confrontation majeure, la capacité à neutraliser ces positions, voire à prendre temporairement pied sur certains points stratégiques pour garantir la liberté internationale de navigation, doit au minimum faire partie de la réflexion militaire car on ne peut pas accepter que les Gardiens de la révolution transforment l’une des principales artères énergétiques du monde en instrument permanent de chantage.
Au fond, mon interrogation reste donc la même. Je vois chez Donald Trump une puissance militaire exceptionnelle. Je vois des opérations techniquement impressionnantes. Je vois une capacité à frapper fort et loin. Je ne vois toujours pas clairement la stratégie politique qui doit permettre de terminer cette guerre.
Or gagner des batailles n’a jamais suffi à gagner une guerre. La puissance militaire n’est qu’un moyen. La finalité reste politique.
Soit Donald Trump veut obtenir un accord qu’il fixe clairement les conditions de la victoire et qu’il négocie lorsqu’elles sont atteintes.
Soit il veut faire tomber la République islamique alors il faut arrêter d’espérer que les bombes feront seules le travail, miser sur le peuple iranien, préparer sérieusement l’après et traiter la question stratégique d’Ormuz.
Rester entre les deux serait probablement la pire solution. Trop de guerre pour simplement négocier. Pas assez de stratégie pour renverser le régime.
Donald Trump sait manifestement où frapper. Il reste à savoir s’il sait véritablement où il veut arriver.
Parce qu’au rugby, multiplier les « pick and go » peut finir par faire céder la défense mais encore faut-il savoir où se trouve la ligne d’en-but.