Le déclin français n’était pas une fatalité

Publié le 10 août 2026 à 10:30

Le rapport publié par l’Institut Thomas More sur les cinquante décisions ayant contribué au déclin français, ces cinquante dernières années, mérite que l’on s’y arrête. Non parce qu’il faudrait adhérer à chacune de ses conclusions ni partager l’ensemble de la philosophie libérale-conservatrice de ses auteurs, mais parce qu’il pose une question que notre classe politique préfère trop souvent éviter : et si une grande partie de nos difficultés actuelles n’était pas le résultat d’une quelconque fatalité historique, mais celui de choix politiques successifs ?

Depuis des décennies, on explique aux Français que les transformations qu’ils subissent seraient inéluctables. La mondialisation imposerait ses règles. L’Europe nécessiterait toujours davantage d’abandons de souveraineté. La désindustrialisation serait le prix naturel d’une économie moderne. L’affaiblissement de l’autorité serait le corollaire d’une société plus libre. La disparition progressive des services publics dans certains territoires serait une conséquence de la rationalisation. Et l’accumulation des déficits et de la dette serait devenue presque une donnée permanente avec laquelle il faudrait apprendre à vivre.

Cette accumulation de renoncements a fini par installer une forme de fatalisme français.

Or le grand intérêt de ce rapport est précisément de rappeler que rien de tout cela n’était écrit.

Cinquante années de décisions

Pris séparément, chacun des choix recensés peut être discuté. Certains furent décidés avec de bonnes intentions. D’autres répondaient à des circonstances particulières. Quelques-uns ont même pu produire ponctuellement des effets positifs.

Mais lorsque l’on prend du recul, une cohérence apparaît.

Nous avons progressivement affaibli notre école en renonçant à l’exigence, à la transmission des connaissances et à la reconnaissance du mérite. Le collège unique, le pédagogisme, la volonté de placer l’élève au centre du système plutôt que le savoir ont participé à une transformation profonde de l’instruction publique. Le résultat est connu : les inégalités que l’on prétendait combattre n’ont pas disparu. Elles se sont parfois aggravées, car lorsque l’école n’assure plus suffisamment la transmission, ce sont les familles disposant du plus grand capital culturel qui compensent.

Il faudra donc retrouver une école qui instruise avant tout : lire, écrire, compter, maîtriser notre langue, connaître notre histoire, apprendre à raisonner. Il faudra également sortir du dogme selon lequel tous les élèves devraient obligatoirement suivre le même parcours jusqu’au même âge. L’égalité des chances n’impose pas l’uniformité des parcours.

La même mécanique s’est retrouvée dans notre économie. La France a accepté l’ouverture toujours plus grande des marchés sans construire parallèlement une véritable stratégie de puissance industrielle. Nous avons laissé partir des entreprises, des savoir-faire, des productions essentielles, parfois jusqu’à découvrir lors des crises que nous ne savions plus fabriquer chez nous certains produits indispensables.

La cession d’Alstom Énergie en constitue l’un des symboles les plus frappants. Mais elle n’est que l’un des épisodes d’un mouvement beaucoup plus vaste.

Une nation de notre importance ne peut pas se contenter d’être un marché de consommateurs. Elle doit produire, inventer, investir et maîtriser les technologies dont dépend son indépendance.

L’Europe et la dépossession progressive

Le rapport a également le mérite de ne pas contourner l’un des sujets devenus les plus sensibles du débat français : les dérives de la construction européenne.

L’Acte unique a consacré une Europe toujours davantage organisée autour du marché. Maastricht a considérablement accru les transferts de souveraineté. Schengen a retiré aux nations une partie de la maîtrise de leurs frontières. L’euro nous a privés d’un instrument essentiel de souveraineté économique et monétaire.

Puis est arrivé le traumatisme démocratique de 2005. Les Français ont été consultés sur le traité constitutionnel européen. Ils ont répondu NON. Quelques années plus tard, une grande partie de ce qu’ils avaient refusé est revenue par le traité de Lisbonne, adopté par voie parlementaire.

Quelles que soient les convictions européennes de chacun, cet épisode a laissé une trace profonde : celle d’un peuple auquel on demande son avis avant d’expliquer finalement que son choix ne peut pas réellement modifier la direction décidée.

On ne peut pas réclamer sans cesse davantage d’Europe tout en s’étonnant ensuite que les citoyens se détournent d’elle.

Notre position doit être claire : la coopération entre nations européennes peut être utile et même nécessaire dans de nombreux domaines. Mais elle ne peut pas se construire sur l’effacement progressif des souverainetés nationales ni sur la supériorité systématique de normes extérieures sur la volonté exprimée par le peuple français.

Une démocratie digne de ce nom doit conserver le droit de dire oui, mais également celui de dire non.

L’État devenu faible là où il devrait être fort

L’autre paradoxe français apparaît dans l’évolution de l’État.

Nous avons créé des agences, des autorités, des structures intermédiaires, des normes et des procédures innombrables. Nous avons multiplié les échelons administratifs et les dispositifs et pourtant, dans le même temps, l’État paraît de plus en plus absent là où les Français l’attendent.

Des déserts médicaux se sont développés alors que le numerus clausus organisait pendant des années la pénurie de médecins. Des commissariats, des brigades, des services publics et des classes ont disparu dans certains territoires. Nos armées ont subi plusieurs décennies de réduction de leurs formats avant que le retour de la guerre de haute intensité sur le continent européen ne nous rappelle brutalement qu'une puissance indépendante doit être capable de se défendre. Notre politique énergétique elle-même a parfois semblé frappée d’incohérence, jusqu’à fermer Fessenheim alors que la France disposait avec le nucléaire d’un avantage stratégique majeur.

Le problème français n’est donc pas simplement que l’État serait « trop gros ». Il est souvent trop présent là où il devrait laisser respirer et trop faible là où il devrait protéger.

C’est précisément sur ce point que notre lecture diverge d’une approche strictement libérale. Le redressement de la France ne passera pas par une politique consistant à réduire indistinctement le nombre de fonctionnaires ou les dépenses publiques. Un infirmier, un militaire, un professeur, un policier ou un agent assurant un service public de proximité n’est pas une dépense inutile.

En revanche, la multiplication des structures bureaucratiques, des doublons administratifs, des comités, des agences et des normes doit être combattue. Il faut moins d’État administratif mais davantage d’État stratégique.

Retrouver les communes et les départements

Cette logique vaut aussi pour l’organisation de notre territoire.

À force de prétendre rapprocher la décision du citoyen, la décentralisation a parfois produit exactement l’inverse. Les intercommunalités toujours plus grandes, les régions renforcées, les compétences enchevêtrées et la loi NOTRe ont contribué à créer un paysage institutionnel que peu de citoyens comprennent encore réellement.

La France a pourtant deux niveaux auxquels elle reste profondément attachée : la commune et le département.

La commune parce qu’elle représente la proximité, l’enracinement et la démocratie quotidienne.

Le département parce qu’il correspond à un territoire à taille humaine, capable d’assurer les solidarités et l’aménagement.

Il faut donc retrouver un État fort, des communes libres et des départements responsables, plutôt qu'une addition permanente de structures technocratiques.

Immigration : sortir du renoncement

Le rapport revient également sur plusieurs décisions ayant profondément modifié notre politique migratoire. Là encore, le débat ne doit pas être caricaturé.

La France est une vieille terre d’immigration et beaucoup de familles venues d’ailleurs ont rejoint notre communauté nationale, adopté notre langue, nos lois et notre histoire. Mais cette réussite reposait sur un principe devenu presque tabou : l’assimilation. On pouvait venir de loin et devenir pleinement français.

Progressivement, nous sommes passés d’une logique d’assimilation à une logique où le communautarisme est de plus en plus toléré, parfois même encouragé au nom du respect des différences. C’est une erreur.

Une République indivisible ne peut pas devenir une juxtaposition de communautés organisant chacune leurs règles, leurs références et leurs appartenances.

Maîtriser l’immigration, contrôler nos frontières, exécuter réellement les décisions d’éloignement et exiger l’assimilation de ceux qui veulent durablement rejoindre notre nation ne sont pas des marques de fermeture. Ce sont les conditions mêmes permettant de préserver la cohésion nationale.

Ne pas confondre redressement et démantèlement social

Pour autant, partager une partie importante du diagnostic de l’Institut Thomas More ne signifie pas reprendre toutes ses conclusions.

C’est particulièrement vrai en matière sociale.

Je refuse l’idée selon laquelle la France se redresserait simplement en réduisant son modèle social, en diminuant toujours davantage les dépenses publiques ou en laissant le marché régler seul les déséquilibres. La solidarité nationale n’est pas responsable du déclin français.  Ce qui doit être combattu, ce sont les mécanismes qui enferment dans l’assistance au lieu de permettre l’émancipation, les fraudes, les dispositifs devenus inefficaces et les dépenses qui ne produisent plus aucun résultat.

Mais une nation digne de ce nom protège ceux qui traversent réellement une difficulté.

C’est également pourquoi la question des retraites ne peut pas être réduite à une bataille permanente autour d’un âge légal fixé arbitrairement. Le vrai sujet est celui de la durée de cotisation, de la pénibilité des métiers, de l’emploi des seniors et de l’équilibre démographique.

Même chose concernant les 35 heures. Leur généralisation uniforme peut être critiquée, notamment dans certains secteurs. Mais en faire à elles seules la cause de la désindustrialisation française serait beaucoup trop simpliste. Notre décrochage industriel est le résultat d’une combinaison de choix fiscaux, monétaires, commerciaux, énergétiques et européens qui dépasse très largement la seule question du temps de travail.

La souveraineté comme fil conducteur

En réalité, lorsque l’on observe les cinquante décisions retenues dans ce rapport, un mot revient constamment derrière les différents sujets : Souveraineté.

Souveraineté politique lorsque la volonté populaire est contournée.

Souveraineté monétaire lorsque la nation perd la maîtrise de sa monnaie.

Souveraineté économique lorsque nos entreprises stratégiques passent sous contrôle étranger.

Souveraineté industrielle lorsque nous dépendons de l’extérieur pour produire ce dont nous avons besoin.

Souveraineté énergétique lorsque nous renonçons à nos propres atouts.

Souveraineté alimentaire lorsque notre agriculture dépend toujours davantage de normes, de marchés et de décisions prises ailleurs.

Souveraineté militaire lorsque nos armées deviennent trop réduites pour soutenir un engagement important dans la durée.

Souveraineté culturelle enfin lorsque la France finit par douter de sa propre histoire, de sa langue, de ses paysages, de son patrimoine et de tout ce qui constitue son identité particulière.

C’est probablement sur ce point que notre réponse diffère le plus profondément d’une réponse simplement libérale. Notre objectif n’est pas de réduire l’État pour le principe de réduire l’État. Il est de rendre à la France sa capacité d’agir.

Le déclin n’est donc pas irréversible

C’est finalement la principale leçon que je retiens de ce rapport. Si le déclin français était une fatalité historique, nous ne pourrions que l’accompagner et tenter d’en limiter les conséquences mais s’il est largement le produit de décisions politiques, alors d’autres décisions politiques peuvent inverser la tendance.

Nous pouvons reconstruire une industrie.

Nous pouvons retrouver notre indépendance énergétique.

Nous pouvons restaurer l’autorité de l’État.

Nous pouvons réarmer notre pays.

Nous pouvons rendre aux enseignants leur mission première de transmission.

Nous pouvons revitaliser nos communes et nos départements.

Nous pouvons rétablir une politique migratoire souveraine.

Nous pouvons investir massivement dans la recherche, les technologies nouvelles, les énergies de demain et les infrastructures.

Nous pouvons également reconstruire une véritable politique familiale, soutenir la natalité et remettre le travail, la participation et le mérite au cœur de notre modèle économique et social.

Mais cela suppose une rupture avec cinquante années pendant lesquelles le politique a trop souvent expliqué qu’il n’avait plus réellement le choix.

Gouverner, c’est précisément choisir et choisir suppose de savoir pour qui l’on gouverne.

Pour ma part, la réponse est simple : la France et les Français doivent redevenir la priorité de l’action publique.

Non contre les autres peuples, mais parce qu’un gouvernement français n’a de légitimité que s’il est d’abord capable de défendre les intérêts de la nation qui lui a confié son destin.

Le rapport de l’Institut Thomas More* dresse le bilan de cinquante années de renoncements. Nous pouvons discuter telle ou telle de ses analyses. Nous pouvons diverger sur certaines des solutions proposées mais une conclusion s’impose : le déclin n'est pas le destin de notre pays à condition de retrouver la volonté, l’autorité et surtout la liberté politique nécessaires pour décider à nouveau nous-mêmes de notre avenir.

La souveraineté nationale, la souveraineté populaire et le progrès social ne sont pas les vestiges d’un monde ancien. Ils sont les conditions du redressement français.

 

*Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez amusant à voir un institut se réclamant de Thomas More se définir comme « libéral-conservateur ». L’auteur de L’Utopie, qui portait un regard sévère sur les ravages sociaux de l’accumulation des richesses et sur une société dominée par l’argent, aurait probablement eu quelques débats animés avec certains de ceux qui revendiquent aujourd’hui son nom.

Cela n’enlève rien à l’intérêt du rapport. Mais cela rappelle utilement qu’un diagnostic juste ne conduit pas nécessairement à une réponse libérale. Pour notre part, nous préférons y apporter une réponse de souveraineté, de participation, de justice sociale et d’État stratège.