La hausse des températures marines n'est pas seulement une question environnementale. Pour la France, elle est aussi économique, scientifique, alimentaire, énergétique et stratégique.
Mais parler de souveraineté maritime ne peut évidemment pas signifier considérer les océans comme un simple réservoir de ressources à exploiter. Une puissance maritime digne de ce nom doit également protéger la mer, sa faune, sa flore et les équilibres naturels dont dépend toute vie marine. Nous avons trop longtemps considéré notre immense domaine maritime comme une simple extension de notre territoire. Il doit devenir l'un des piliers de notre souveraineté, mais aussi l'un des grands espaces de notre responsabilité environnementale car lorsque les océans changent, nos intérêts changent avec eux.
Le déplacement progressif de certaines espèces de poissons modifiera les zones de pêche et donc les équilibres économiques de nos flottilles. La fragilisation des récifs coralliens touchera directement plusieurs de nos territoires ultramarins. Les vagues de chaleur marines affectent les écosystèmes, l'aquaculture et les ressources halieutiques. À plus long terme, l'élévation du niveau des mers posera également la question de la protection de nombreux littoraux.
Nous devons donc anticiper plutôt que subir. Cela commence par la connaissance. Une grande puissance maritime doit disposer d'une capacité scientifique de premier ordre pour observer ses mers, comprendre leur évolution et prévoir leurs transformations. Océanographie, satellites, drones marins, bouées intelligentes, cartographie des fonds, suivi des températures et des espèces doivent devenir des priorités nationales.
Mais connaître doit aussi permettre de mieux protéger. Protéger les récifs coralliens, les mangroves, les herbiers marins, les zones de reproduction et les espèces menacées doit faire partie intégrante de notre politique maritime. Nous devons également combattre davantage les pollutions plastiques, chimiques et industrielles, les rejets incontrôlés et toutes les formes de destruction durable des écosystèmes.
Il faut parallèlement intensifier la lutte contre la pêche illégale et la surexploitation des ressources. Préserver la ressource halieutique, ce n'est pas être hostile aux pêcheurs : c'est au contraire garantir qu'il existera encore une pêche française demain.
La protection ne doit cependant pas signifier la mise sous cloche systématique de nos espaces maritimes. Il faut trouver un équilibre entre préservation des écosystèmes, maintien des activités humaines et développement économique. Certaines zones particulièrement fragiles devront être fortement protégées ; d'autres pourront continuer à accueillir une pêche, une aquaculture ou des activités économiques dès lors qu'elles sont compatibles avec le renouvellement des ressources.
Cette politique doit également permettre de restaurer ce qui peut encore l'être. Reconstitution des habitats, restauration des récifs, réimplantation d'herbiers, protection des nurseries naturelles et lutte contre certaines espèces invasives doivent accompagner la seule logique de conservation.
L'océan doit ensuite devenir un grand espace de recherche et d'innovation. La France possède des compétences considérables dans les énergies marines. Hydrolien, énergie des vagues, géothermie marine, production d'hydrogène ou valorisation des algues doivent faire l'objet d'une véritable politique industrielle et scientifique.
Les algues, notamment, ouvrent des perspectives dans l'alimentation, les engrais, la chimie, les matériaux, les médicaments ou certains carburants. Mais ces nouvelles filières devront se développer sans reproduire en mer les erreurs que nous avons parfois commises à terre : produire, oui, mais sans épuiser ni détruire.
Nos territoires ultramarins auront dans cette stratégie un rôle essentiel. Ils ne doivent plus être regardés comme des périphéries lointaines, mais comme des avant-postes de la puissance maritime française, des sanctuaires exceptionnels de biodiversité et des lieux privilégiés de recherche et d'expérimentation scientifique dans le Pacifique, l'océan Indien, les Caraïbes et l'Atlantique.
Cette ambition doit également concerner nos terres les plus isolées, parfois inhabitées ou presque, que leur éloignement pourrait faire considérer à tort comme secondaires. Les îles Éparses, Tromelin ou encore Clipperton sont précisément des territoires que nous devons préserver avec une vigilance particulière. Leur caractère largement vierge constitue une richesse exceptionnelle, notamment pour la biodiversité et la recherche scientifique. Il ne s'agit donc certainement pas de les artificialiser ou de les exploiter sans discernement, mais au contraire de mieux les protéger tout en y affirmant davantage la présence française. Celle-ci pourrait être scientifique, environnementale et, lorsque cela est nécessaire, militaire ou administrative : missions régulières, stations d'observation, surveillance maritime et aérienne, programmes de recherche, suivi permanent des écosystèmes. Préserver ces terres vierges ne signifie pas les abandonner. Bien au contraire : c'est parce que nous voulons les conserver intactes que la France doit montrer qu'elle les connaît, qu'elle les surveille et qu'elle en assume pleinement la responsabilité.
Dans ces espaces comme ailleurs, présence et protection doivent aller de pair. La souveraineté française doit permettre de garantir que ces territoires exceptionnels demeurent demain ce qu'ils sont encore aujourd'hui : des espaces préservés, au service de la science, de la biodiversité et des générations futures.
Cette souveraineté maritime suppose enfin de protéger réellement ces espaces. La surveillance de nos zones maritimes, la lutte contre la pêche clandestine, les trafics, les pollutions et la prédation de nos ressources nécessitent des moyens permanents. Notre Marine nationale, nos administrations maritimes et nos capacités scientifiques doivent être à la hauteur de l'étendue de notre domaine maritime car protéger la nature et défendre notre souveraineté ne sont pas deux politiques contradictoires.
Un océan pillé, pollué ou biologiquement appauvri n'est plus une richesse. Un récif mort ne se reconstruit pas par décret. Une espèce disparue ne revient pas parce que nous en avons soudain besoin. Notre responsabilité est donc double : tirer parti raisonnablement de ce que la mer peut apporter à notre pays et transmettre aux générations suivantes des océans vivants.
Face au réchauffement des mers, notre réponse doit ainsi reposer sur cinq verbes : connaître, protéger, restaurer, produire et défendre.
L'écologie maritime peut alors devenir autre chose qu'une politique d'interdictions et de contraintes. Elle peut devenir une politique de responsabilité, de progrès et de souveraineté et l'un des grands projets français du XXIe siècle : faire de la France une véritable puissance du grand large, capable de défendre ses intérêts sans jamais oublier qu'elle est aussi dépositaire d'un patrimoine maritime exceptionnel.