Pendant des décennies, nous avons voulu croire que le commerce international obéissait essentiellement aux règles du marché. Que l’on pouvait acheter au meilleur prix, produire là où cela coûtait le moins cher et confier certaines de nos infrastructures à des entreprises étrangères sans conséquence particulière pour notre indépendance.
Cette époque est terminée.
La compétition économique est redevenue ce qu’elle n’aurait probablement jamais dû cesser d’être à nos yeux : un rapport de puissance. Commerce, industrie, technologie, normes, renseignement, données et influence sont désormais intimement liés.
La Chine l’a parfaitement compris. Les États-Unis également. L’Allemagne, dans un autre contexte et avec d’autres méthodes, défend elle aussi avec constance ses intérêts industriels et économiques.
La question qui doit désormais nous préoccuper est donc beaucoup plus simple : qui défend les intérêts de la France ?
Les exemples de nos vulnérabilités sont nombreux. Télécommunications, routeurs, vidéosurveillance, véhicules connectés, drones, smartphones, panneaux solaires, batteries, composants électroniques, logiciels, cloud : derrière des objets devenus banals se trouvent désormais des quantités considérables de données et parfois la possibilité d’intervenir à distance sur des équipements essentiels.
Concernant la Chine, le problème ne peut être ignoré. Sa législation oblige les organisations et citoyens chinois à coopérer avec les services de renseignement lorsque ceux-ci le demandent. Cela ne signifie évidemment pas que chaque entreprise chinoise espionne ses clients. Mais cela crée un risque juridique et stratégique qu’un État responsable ne peut simplement écarter.
Nous devons donc savoir ce que nous installons dans nos administrations, nos entreprises stratégiques, nos collectivités, nos installations énergétiques, nos ports, nos réseaux de transport et, bien entendu, nos emprises militaires.
Mais ce serait une erreur considérable de transformer cette nécessaire vigilance en une simple politique antichinoise. Une dépendance demeure une dépendance, quelle que soit sa nationalité. Remplacer des équipements chinois par des solutions américaines sans retrouver notre propre autonomie ne constituerait pas une reconquête de souveraineté, cela reviendrait simplement à changer de dépendance.
La question se pose notamment pour le cloud, les systèmes d’exploitation, les logiciels, les plateformes numériques, certains composants électroniques ou encore l'intelligence artificielle. Nous dépendons massivement de technologies et d'entreprises américaines qui sont, elles aussi, soumises aux intérêts, aux législations et aux décisions stratégiques de leur pays. Les États-Unis sont nos alliés. Cela ne signifie pas que leurs intérêts sont systématiquement les nôtres.
Il faut avoir exactement la même lucidité concernant l’Allemagne. La relation franco-allemande est importante. Elle ne doit cependant jamais devenir le prétexte à l’abandon de nos propres capacités industrielles ou de notre liberté de décision. Dans l’énergie, l’industrie, la défense, les normes ou la politique économique européenne, les intérêts français et allemands peuvent parfaitement diverger. Berlin défend alors ses entreprises, son industrie et ses choix nationaux. C'est parfaitement légitime.
Ce qui le serait beaucoup moins serait que Paris renonce à défendre les siens au nom d’un hypothétique intérêt commun qui, trop souvent, finirait par correspondre davantage aux priorités de notre partenaire qu’aux nôtres. Il ne s'agit donc pas de dresser la France contre la Chine, les États-Unis ou l'Allemagne, il s'agit de retrouver une doctrine simple : coopérer avec tout le monde, dépendre de personne.
Cette souveraineté suppose d’abord de reconstruire des capacités françaises.
Nous devons disposer de filières nationales dans les domaines les plus stratégiques : cybersécurité, télécommunications, drones, électronique, intelligence artificielle, cloud, logiciels critiques, batteries, stockage énergétique, équipements de sécurité et technologies de défense.
Tout ne pourra évidemment pas être produit immédiatement en France. Lorsque cela n'est pas possible, nous devons privilégier des fournisseurs dont nous pouvons contrôler les technologies, imposer des audits de sécurité, garantir la localisation et la protection des données, maîtriser les mises à jour et interdire certains équipements dans les environnements les plus sensibles.
La commande publique doit également redevenir un instrument de souveraineté. L'État ne peut demander à nos industriels d'investir et de produire en France tout en achetant systématiquement à l'étranger au nom du seul critère du prix.
Il faut enfin reconstruire une véritable culture de l'intelligence économique et de la sécurité économique au sein de l'État.
Nos hauts fonctionnaires, nos acheteurs publics et les dirigeants de nos entreprises stratégiques doivent être formés à comprendre les rapports de puissance économiques, les dépendances technologiques, les stratégies d'influence et les risques liés au contrôle des données car l'économie n'est plus seulement une question de commerce, elle est devenue une composante de la souveraineté nationale. Le marché est un outil, il ne peut pas constituer une doctrine de sécurité nationale.
La France doit pouvoir commercer avec Pékin, travailler avec Washington et coopérer avec Berlin. Mais elle doit toujours conserver la possibilité de décider seule lorsque son intérêt national l'exige.
Car, au fond, la situation est extrêmement simple :
La Chine défend les intérêts chinois.
Les États-Unis défendent les intérêts américains.
L'Allemagne défend les intérêts allemands.
Il est temps que la France recommence à défendre les intérêts français.