Je suis en train de lire une biographie de Georges Mandel. Et, derrière le destin de cet homme, c’est toute l’histoire de la IIIᵉ République de l’entre-deux-guerres qui apparaît avec ses faiblesses, ses divisions, ses renoncements mais également les aveuglements d’une partie de ses élites.
Cette lecture provoque nécessairement quelques réflexions lorsque l’on observe notre époque.
Je ne suis pas de ceux qui considèrent que l’Histoire se répète mécaniquement. Nous ne sommes pas dans les années 1930, l’Allemagne d’aujourd’hui n’est évidemment pas celle d’Hitler et établir une équivalence entre l’AfD et le régime nazi serait historiquement absurde autant qu’intellectuellement paresseux. Mais si l’Histoire ne se répète pas toujours pour nous permettre de reconnaître les mêmes personnages, elle peut nous apprendre à reconnaître certains comportements.
Et parmi ceux-ci, il en est un qui mérite réflexion : cette fascination que peut exercer sur une partie de la classe politique et intellectuelle française l’image d’une Allemagne « forte ».
Dans les années 1930, une partie des Français regarde avec lassitude une IIIᵉ République minée par l’instabilité gouvernementale, les querelles parlementaires et l’impression d'impuissance. Face à elle se trouve une Allemagne qui donne l’image d’un pays ayant retrouvé l’autorité, la puissance industrielle, la volonté politique et la capacité de décider.
Certains voient parfaitement le danger, d’autres préfèrent regarder la force.
Georges Mandel appartient incontestablement aux premiers. Il comprend que l’on peut condamner les faiblesses du régime français sans rechercher chez le voisin le modèle de puissance qui nous manque. Il comprend surtout que la volonté de puissance d’un autre État ne constitue jamais, par nature, une bonne nouvelle pour la France.
C’est précisément cette distinction qui me paraît parfois disparaître aujourd’hui. Depuis quelque temps, je constate chez une certaine frange politique française un enthousiasme étonnant devant la progression de l’AfD en Allemagne. Un nouveau sondage favorable au parti est presque accueilli comme une victoire personnelle. Pourquoi ?
Parce que l’AfD critique l’Union européenne ? Parce qu’elle parle d’immigration ? Parce qu’elle s’oppose au système politique allemand traditionnel ? Parce qu’elle bouscule les partis qui gouvernent l’Allemagne depuis des décennies ?
On peut partager certaines critiques de l’Union européenne, je les partage moi-même. On peut dénoncer les conséquences d’une immigration incontrôlée, je le fais sans problème On peut considérer que les peuples européens doivent retrouver leur souveraineté, je le défends tous les jours. In peut souhaiter que les vieilles constructions partisanes soient profondément remises en cause, c'est l'essence même de mon combat politique.
Mais cela ne signifie absolument pas qu’il faille applaudir toutes les forces politiques étrangères qui reprennent une partie de ces thèmes car il existe une évidence que certains semblent oublier : un parti nationaliste allemand, pour ne citer que cet exemple, défendra d’abord les intérêts qu’il considère être ceux de l’Allemagne. Pas ceux de la France.
L’Allemagne défend ses intérêts. C’est parfaitement légitime. À nous de défendre les nôtres !
Ce qui m’inquiète davantage est cette vieille tentation française consistant, lorsque notre pays semble manquer d’autorité, de souveraineté ou de volonté, à admirer ceux qui paraissent posséder ces qualités ailleurs. C'est une forme de patriotisme par procuration.
Au lieu de vouloir rendre la France plus forte, certains semblent fascinés par la force des autres.
Au lieu de reconstruire notre souveraineté, ils applaudissent celui qui affirme la sienne.
Au lieu de rechercher une voie française, ils cherchent régulièrement un modèle à Berlin, à Rome, à Moscou, à Washington ou ailleurs.
Voilà précisément ce que l’Histoire devrait nous apprendre à éviter.
La leçon des années 1930 n’est pas que toute droite allemande serait condamnée à reproduire les tragédies du passé. Ce serait une caricature, non la leçon est beaucoup plus profonde.
"Lorsqu’une démocratie doute d’elle-même, la fascination pour ceux qui affichent leur force peut devenir un puissant anesthésiant politique."
On finit par confondre autorité et brutalité, souveraineté et nationalisme étranger, efficacité et autoritarisme, intérêts communs et adversaires communs. Puis vient la vieille maxime : « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». C’est souvent une terrible erreur en politique internationale. Georges Mandel avait compris qu’un responsable français devait regarder le monde avec une seule boussole : l’intérêt de la France.
Ni fascination.
Ni soumission.
Ni naïveté.
Cela devrait rester notre règle aujourd’hui.
Je veux une France souveraine. Je veux une France capable de défendre ses frontières, ses industries, son indépendance, son modèle social, sa culture et ses intérêts. Je veux une France qui puisse dire non à Bruxelles lorsqu’il le faut, non à Washington, non à Berlin, non à Moscou ou à Pékin lorsque ses intérêts l’exigent. Mais justement parce que je veux une France forte, je n’ai nul besoin d'aller chercher chez une puissance étrangère une force à admirer, je préfère travailler à reconstruire la nôtre.
Les décennies passent, les régimes changent, les circonstances historiques ne sont plus les mêmes mais certains aveuglements possèdent parfois une étonnante longévité.
Et lorsque je vois aujourd’hui certains responsables français se réjouir presque systématiquement de chaque progression de l’extrême droite allemande, je ne peux m’empêcher, en refermant quelques pages consacrées à Georges Mandel et à cette IIIᵉ République qui s’approchait inexorablement de 1940, de penser que l’Histoire ne nous demande pas de vivre dans la peur du passé, elle nous demande simplement d’avoir suffisamment de mémoire pour ne pas reproduire ses aveuglements.