À lire la conclusion de la notice sur l'anniversaire de l'Empereur Napoléon publiée sur la page Facebook du Figaro Culture, on croirait presque avoir sous les yeux un texte rédigé par quelque cercle royaliste, entre orléanistes et légitimistes bon teint, tant on retrouve les vieux réflexes consistant à réduire Napoléon à l'autoritarisme, à la guerre et à une supposée nostalgie malsaine de la grandeur française.
Remettons donc un peu d'Histoire dans tout cela.
Le Premier Empire n'était évidemment pas une démocratie libérale au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Personne ne prétend sérieusement le contraire. Le pouvoir de Napoléon était fort, centralisé, la presse contrôlée et les assemblées disposaient de pouvoirs plus limités que ceux d'un Parlement contemporain. Mais passer de ce constat à l'expression « pouvoirs absolus » est historiquement abusif.
Il existait une Constitution, un Sénat, un Corps législatif, un Conseil d'État et différentes institutions qui, aussi imparfaites fussent-elles, existaient réellement. Et ce même Sénat conservateur finira par prononcer la déchéance de Napoléon en avril 1814. En 1815, après Waterloo, la pression des Chambres jouera également un rôle déterminant dans sa seconde abdication.
Un régime autoritaire au sens historique d'un pouvoir fortement concentré ? On peut le discuter. Un pouvoir absolu sans institutions ni contre-pouvoirs ? Certainement pas.
Même simplification concernant les guerres. Napoléon hérite des guerres de la Révolution et affronte successivement des coalitions européennes auxquelles participent notamment la Grande-Bretagne, l'Autriche, la Russie et la Prusse. Présenter toute cette période comme la conséquence de la seule soif de conquête d'un homme relève de la caricature.
Cela n'interdit nullement de reconnaître les responsabilités de Napoléon. L'Espagne fut une faute politique et stratégique majeure, probablement l'une des plus lourdes de son règne. Son intervention dans la péninsule provoqua une guerre interminable dont il sous-estima profondément les conséquences. La rupture avec la Russie et la campagne de 1812 relèvent également de choix dont il porta la responsabilité. Il n'est donc nul besoin de fabriquer un Napoléon innocent de tout pour refuser la caricature inverse.
Même chose concernant l'esclavage. Oui, Bonaparte prend en 1802 la décision de maintenir ou de rétablir l'esclavage dans les colonies concernées. C'est une décision que l'on peut condamner et discuter sans aucune difficulté. Était-ce une faute morale, politique, économique, stratégique ? Le débat historique peut et doit avoir lieu. Mais l'Histoire consiste justement à comprendre les décisions d'une époque, pas seulement à coller deux siècles plus tard une étiquette définitive sur un homme.
Quant aux femmes et au Code civil, certaines dispositions consacrent incontestablement des régressions et une infériorité juridique de l'épouse. Là encore, il faut le dire. Mais il faut aussi replacer cela dans une société européenne profondément patriarcale, où l'immense majorité des responsables politiques ne songeaient nullement à l'égalité politique entre les sexes. La France elle-même n'accordera le droit de vote aux femmes qu'en 1944. Cela n'excuse rien ; cela remet simplement les choses dans leur contexte.
Reste enfin cette conclusion sur les « nostalgiques de la grandeur française » et peut-être est-ce là que le biais apparaît le plus clairement. Oui, je peux être nostalgique d'une certaine grandeur française. Et je n'ai aucun problème à l'assumer. Mais encore faut-il comprendre ce que signifie la grandeur lorsqu'on parle de la France.
La grandeur française n'est pas la recherche permanente de la domination, de l'écrasement ou de l'asservissement des autres peuples. Elle n'est pas une conception impériale de type racial ou nationaliste cherchant à imposer la supériorité d'un peuple sur les autres. Elle est beaucoup plus subtile. Elle est la grandeur de l'État et de ses institutions. Celle des sciences, des arts, des lettres et de la culture. Celle de notre industrie, de notre diplomatie, de nos découvertes, de notre capacité à penser le progrès social et à faire rayonner une certaine conception du droit et de l'universel. Elle fut aussi, parfois, militaire et guerrière. Austerlitz appartient à notre histoire comme les victoires de nos armées à d'autres époques. Nous n'avons aucune raison de l'effacer ou d'en rougir. Mais réduire la grandeur napoléonienne à des territoires conquis et à des batailles gagnées serait précisément ne rien comprendre à Napoléon.
La grandeur de la France, c'est également sa capacité à se relever lorsqu'elle paraît condamnée, à retrouver confiance en elle-même et à faire surgir, dans les périodes de crise, des hommes capables d'incarner son redressement.
C'est peut-être cela que certains pardonnent difficilement à Napoléon. Et ce sont souvent les mêmes qui, à d'autres époques, auraient probablement reproché au général de Gaulle son État fort, son indépendance nationale, sa conception verticale de la fonction présidentielle et sa fameuse « certaine idée de la France ».
Napoléon n'a pas besoin d'une légende dorée. Son œuvre est suffisamment immense pour supporter la critique.
On peut parler de l'Espagne, de l'esclavage, des erreurs, des défaites et des dérives du pouvoir impérial. Nous n'avons aucune raison de les cacher.
Mais nous refusons tout autant que deux siècles d'Histoire soient résumés aux mots « sanguinaire », « esclavagiste », « patriarcal », avant d'expliquer que ceux qui continuent à admirer une partie de son œuvre ne seraient finalement que des nostalgiques d'une grandeur passée.
Alors oui, je suis nostalgique d'une certaine grandeur française : celle d'une France qui avait confiance en elle-même, qui voulait compter dans le monde, qui rayonnait par ses idées, ses institutions, sa culture, ses sciences et, lorsque les circonstances l'imposaient, par ses armes.
La grandeur n'est pas la domination. Et la fierté nationale n'est pas une maladie dont il faudrait guérir.