La montée en puissance du Vietnam, comme la décrit Le Courrier du Vietnam, est une réalité qu’il serait absurde d’ignorer pour la France. Son passage dans la catégorie des économies à revenu intermédiaire supérieur traduit plusieurs décennies de développement industriel, d’ouverture économique et de progression des exportations. Le Vietnam s’affirme désormais comme une puissance régionale avec laquelle la France doit compter.
C’est une bonne nouvelle, notamment parce que nos deux pays entretiennent une relation ancienne, que le Vietnam appartient toujours à l’espace francophone et qu’il peut constituer pour la France un partenaire essentiel en Asie et dans l’Indopacifique mais l’amitié entre les peuples et les déclarations diplomatiques ne doivent jamais nous empêcher de regarder les réalités économiques. Et là, la réalité est aujourd’hui particulièrement déséquilibrée.
En 2025, les échanges de marchandises entre la France et le Vietnam ont représenté environ 9,2 milliards d’euros, mais la France n’a exporté qu’environ 1,2 milliard d’euros, contre près de 8 milliards d’euros d’importations vietnamiennes. Notre déficit commercial approche donc 6,8 milliards d’euros. Dit autrement, pour un euro de marchandises que nous vendons au Vietnam, nous lui en achetons environ six à sept. Ce déséquilibre ne doit pas conduire à désigner le Vietnam comme un adversaire, ce serait une erreur. Il doit en revanche nous obliger à nous interroger sur notre propre politique commerciale et industrielle.
Le problème français est devenu récurrent, nous célébrons l’ouverture des marchés, nous signons ou acceptons des accords de libre-échange puis nous découvrons quelques années plus tard que nos importations progressent beaucoup plus rapidement que nos exportations. L’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Vietnam, entré en vigueur en 2020, organise progressivement la disparition de la quasi-totalité des droits de douane. Mais le libre-échange n’a de sens que s’il constitue réellement un échange, et non une voie à sens unique.
D’autant qu’un autre sujet doit nous préoccuper, l’augmentation simultanée des exportations chinoises vers plusieurs pays d’Asie du Sud-Est et de nos importations venant de ces mêmes pays pose la question des réexportations et du contournement éventuel des mesures commerciales européennes. Cela doit être contrôlé sérieusement, sans procès d’intention, mais sans naïveté non plus.
La montée en gamme du Vietnam doit donc devenir une opportunité pour la France, plutôt qu’une nouvelle source d’aggravation de notre déficit extérieur. Un Vietnam plus prospère signifie aussi davantage de besoins en infrastructures, transports, aéronautique, énergie, santé, pharmacie, agroalimentaire de qualité, technologies, formation, recherche ou défense, autant de secteurs dans lesquels la France possède encore des savoir-faire considérables. C’est là que devrait se situer notre ambition.
Nous devons renforcer notre présence économique au Vietnam, soutenir beaucoup plus fortement nos entreprises, développer des partenariats industriels équilibrés et utiliser pleinement notre relation politique, culturelle et francophone avec Hanoï.
La Francophonie elle-même doit retrouver ici tout son sens. Elle ne peut plus être seulement un espace de commémorations, de discours ou de coopération culturelle. Elle doit également devenir un réseau économique, scientifique, universitaire et stratégique au service de ses membres. Le Vietnam pourrait parfaitement constituer, comme je l'ai déjà écrit dans la Charte de la Francophonie notamment, l’un des grands pôles asiatiques de cette Francophonie renouvelée. Mais à une condition : que la France retrouve elle-même une politique commerciale fondée sur ses intérêts.
Coopérer, oui. Investir, oui. Échanger, évidemment. Mais en recherchant la réciprocité, en défendant nos industries et en refusant qu’un partenariat stratégique se résume à l’accumulation des déficits commerciaux.
Le Vietnam monte en puissance. La France doit accompagner cette évolution et en faire une chance pour les deux peuples. Mais l’amitié n’interdit ni la lucidité, ni la défense de nos intérêts nationaux. Elle les exige.