Bruno Le Maire propose de réunir la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas et la Pologne dans une fédération disposant de sa propre Constitution, de sa capitale et de règles communes. Ces six pays conserveraient officiellement leur existence, mais devraient fonctionner « comme un seul État » dans des domaines aussi essentiels que la politique économique, les marchés financiers, le contrôle des frontières, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle ou les diplômes universitaires.
Au moins, les choses deviennent claires, il ne s’agit plus seulement d’améliorer la coopération entre les nations européennes, mais bien de transférer une nouvelle partie de leur souveraineté à une autorité fédérale.
Si je voulais être taquin, je pourrais accepter ce projet, mais à quelques conditions : Paris comme capitale ; la Belgique, les Pays-Bas, la rive gauche du Rhin, une partie de l’Italie et la Catalogne transformés en départements français ; le reste de l’Allemagne organisé en Confédération du Rhin et la Pologne reconstituée autour du duché de Varsovie.
Finalement, inutile d’inventer une nouvelle Constitution ou de chercher un nouveau nom : cela s’appelait déjà l’Empire français de 1812.
Et que personne ne se méprenne. Le napoléonien que je suis ne cite évidemment pas l’Empire comme un repoussoir. Bien au contraire. L’Empire assumait la grandeur, la puissance et le rayonnement de la France. Il diffusait ses institutions, son administration, le Code civil et une certaine conception de la société fondée sur l’ordre, le mérite et l’égalité civile. Surtout, il ne prétendait pas renforcer la France en la dissolvant dans un ensemble indéterminé, il plaçait clairement la France et Paris au centre du système européen.
Voilà toute la différence. Bruno Le Maire veut organiser une puissance européenne en demandant à la France d’abandonner une partie supplémentaire de sa souveraineté. Napoléon organisait l’Europe en étendant l’influence, les institutions et la puissance françaises.
La plaisanterie mise à part, le diagnostic de Bruno Le Maire n’est pourtant pas entièrement faux. L’Union européenne à vingt-sept est devenue trop lourde, trop lente et trop divisée pour répondre efficacement aux grands défis industriels, économiques et technologiques. Nous avons besoin de coopérations beaucoup plus fortes dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, l’énergie, les transports, la recherche ou la défense.
Mais pourquoi faudrait-il, pour cela, créer un nouvel État fédéral, une nouvelle capitale, une nouvelle Constitution et certainement de nouvelles institutions ? Bruno Le Maire dénonce le monstre technocratique bruxellois pour proposer d’en construire un second par-dessus.
Les contradictions sont évidentes. La Pologne ne possède pas l’euro. La France et l’Allemagne n’ont pas la même politique énergétique. Les Pays-Bas, l’Italie, l’Espagne et la France ne partagent ni la même situation budgétaire ni la même conception de la politique économique. Quant aux questions stratégiques et militaires, la Pologne demeure principalement tournée vers les États-Unis et l’OTAN.
Qui déciderait dans cette fédération ? Si les décisions sont prises à la majorité, la France pourrait être mise en minorité sur son industrie, sa politique économique ou le contrôle de ses frontières. Si elles sont prises à l’unanimité, nous retrouverions exactement les mêmes blocages qu’aujourd’hui.
Une souveraineté économique transférée à une autorité fédérale n’est plus une souveraineté française. On peut l’habiller de tous les discours possibles sur la « puissance européenne » : lorsqu’un autre pouvoir peut décider à notre place, nous ne sommes plus souverains.
La France n’est pas trop petite pour agir dans le monde. Elle a été affaiblie par des décennies de renoncements, de désindustrialisation et de décisions politiques contraires à ses intérêts. Elle reste pourtant une puissance nucléaire, maritime, diplomatique, agricole, industrielle et culturelle, disposant d’une présence mondiale et du deuxième espace maritime de la planète.
Nous devons construire une Europe des projets et des coopérations entre nations souveraines, dans laquelle chacun s’engage librement sur des objectifs précis, avec des financements, des responsabilités et des résultats clairement définis. Coopérer n’oblige pas à se dissoudre.
Enfin, un projet prévoyant une Constitution fédérale, une capitale commune et le transfert de compétences aussi essentielles ne pourrait être adopté dans le dos des peuples. En France, il devrait obligatoirement être soumis à référendum.
La souveraineté nationale n’appartient ni à Bruno Le Maire ni aux technocrates européens. Elle appartient au peuple français, et à lui seul.