Je peux parfaitement comprendre que la facturation électronique inquiète certains indépendants, artisans ou dirigeants de petites entreprises. Tout le monde n’est pas à l’aise avec Internet, les plateformes et la dématérialisation. Et l’abandon par l’État de l’idée d’un véritable portail public gratuit n’a évidemment rien fait pour rassurer. Mais cette réforme est annoncée depuis longtemps. Il était possible de s’informer, de se former, de comparer les solutions et de préparer progressivement ses fichiers clients. Ce n’est finalement pas très différent des grandes étapes précédentes de la dématérialisation : déclaration fiscale, démarches administratives, paiements, déclarations sociales, etc.
Là où je deviens un peu moqueur, c’est lorsque je vois aujourd’hui David Lisnard, Sarah Knafo, Éric Ciotti, Natacha Polony et d’autres monter au créneau comme si la facturation électronique venait d’être inventée hier matin. Je ne suis d’ailleurs pas certain que beaucoup de ceux qui donnent aujourd’hui des leçons sur la manière de facturer connaissent très concrètement la vie quotidienne d’un artisan, d’un indépendant ou d’un patron de TPE qui doit créer un devis, relancer un client et sortir ses factures à la fin du mois. Cela donne parfois au débat un petit parfum de Don Quichotte : beaucoup de bruit contre le moulin lorsque celui-ci est déjà construit.
Surtout, ils se trompent de combat. Le véritable sujet aurait dû être posé depuis des années : où vont nos données ? Qui les héberge ? Qui peut y accéder ? De quelles garanties disposons-nous ? Et que se passe-t-il demain en cas de véritable guerre économique ? Parce que la question ne concerne pas seulement quelques factures. Aujourd’hui, une part considérable des données des entreprises est externalisée, logiciels en SaaS, ERP, CRM, cloud, sauvegardes, bases clients… Et lorsqu'elles sont hébergées par des entreprises étrangères, notamment américaines, la question de notre souveraineté économique et numérique devient autrement plus sérieuse que celle de savoir si une facture sera envoyée en PDF ou transitera par une plateforme. Même « européen » ne doit pas automatiquement signifier « souverain ». La souveraineté, cela se vérifie : propriété du capital, localisation des serveurs, droit applicable, maîtrise technique et possibilité réelle de récupérer ses données.
C’est là que le politique devrait être depuis longtemps : anticiper plutôt que gesticuler, protéger plutôt qu’interdire au dernier moment.La lutte contre la fraude à la TVA grâce à une facturation mieux tracée est, dans son principe, parfaitement défendable. Ce qui devait être combattu et encadré bien plus tôt, c’est notre dépendance numérique. C’est toute la différence entre faire de la politique avec trois ans d’avance et faire un « one shot » trois semaines avant l’échéance.