Pour une Francophonie de la puissance technologique

Publié le 31 août 2026 à 22:30

Les annonces récentes autour de Bull et de Soitec m’ont interpellé, car elles illustrent un enjeu qui dépasse largement le cadre de deux entreprises françaises. Elles posent une question essentielle : dans le monde qui vient, qui maîtrisera réellement les technologies qui feront la puissance des nations ?

Avec Bull, c’est tout un pan du savoir-faire français qui est mis en lumière. La réussite de cette entreprise dans le domaine des supercalculateurs rappelle que la France possède encore une capacité exceptionnelle en matière de calcul haute performance. Un supercalculateur n’est pas simplement un assemblage de serveurs : c’est une infrastructure stratégique utilisée pour la recherche scientifique, l’intelligence artificielle, la simulation industrielle, la météorologie, la santé ou encore la défense. Celui qui maîtrise la puissance de calcul possède une partie des clés de l’innovation de demain.

Avec Soitec, nous touchons à une autre dimension, moins visible du grand public mais tout aussi stratégique : celle des matériaux qui permettent de fabriquer les composants électroniques modernes. Les substrats développés par cette entreprise française sont au cœur de nombreuses technologies liées aux semi-conducteurs. Sans ces matériaux avancés, il n’y a pas de puces performantes, pas de télécommunications modernes, pas d’électronique embarquée, pas d’intelligence artificielle capable de changer notre économie et notre société.

Ces deux exemples montrent une chose, la souveraineté numérique ne se limite pas à posséder des ordinateurs puissants. Elle repose sur une chaîne complète. Il faut maîtriser les matériaux, les composants, les machines, les centres de données, les réseaux, les logiciels, les systèmes d’exploitation, les algorithmes et les compétences humaines. C’est justement là que se situe aujourd’hui notre fragilité.

Nous savons encore concevoir certaines des meilleures infrastructures numériques au monde. Nous avons des ingénieurs de très haut niveau, des chercheurs reconnus, des entreprises performantes. Mais nous restons dépendants, dans certains domaines essentiels, de technologies étrangères : certains processeurs avancés, certaines plateformes logicielles, certains grands clouds et une partie des outils d’intelligence artificielle.

Posséder un supercalculateur français est une force. Produire des matériaux stratégiques est une force. Mais si le logiciel qui fait fonctionner ces infrastructures, si les données qui y sont stockées ou si les outils d’intelligence artificielle utilisés dessus dépendent entièrement d’acteurs extérieurs, alors notre souveraineté demeure incomplète. Nous devons donc également penser à une véritable souveraineté logicielle. Cela signifie développer des systèmes d’exploitation sécurisés, des solutions de cloud maîtrisées, des logiciels adaptés aux besoins de nos administrations, de nos entreprises stratégiques, de notre industrie et de notre défense. Cela signifie aussi investir dans l’intelligence artificielle, non seulement comme utilisateur, mais comme producteur de modèles, d’algorithmes et d’applications.

Il ne s’agit pas de croire que chaque pays doit tout produire seul. Dans un monde complexe, même les plus grandes puissances dépendent de partenaires. L’enjeu est de choisir ses dépendances, de maîtriser les technologies critiques et de pouvoir continuer à agir librement.

C’est dans cette perspective que je crois profondément à un autre avenir pour la Francophonie.

Aujourd’hui, la Francophonie est trop souvent réduite à une dimension culturelle et linguistique. Elle est pourtant composée de pays qui disposent de compétences, de ressources et de savoir-faire complémentaires. La France peut être le cœur industriel et scientifique de cette ambition. Elle dispose d’acteurs majeurs dans le calcul haute performance, l’intelligence artificielle, la cybersécurité, l’aéronautique, le spatial et la défense numérique. La Belgique possède un atout exceptionnel avec son expertise dans les semi-conducteurs et la recherche avancée autour des puces électroniques. Le Canada et le Québec sont devenus des références mondiales dans l’intelligence artificielle, avec un écosystème universitaire et scientifique de premier plan. Ils peuvent contribuer à la recherche, à la formation et au développement des futurs outils numériques. La Suisse, par son excellence scientifique, son savoir-faire en cryptographie, en sécurité informatique et dans les technologies avancées, peut apporter une contribution majeure dans les domaines où la confiance est essentielle. Le Luxembourg, par ses infrastructures numériques et sa position dans les services technologiques européens, peut également jouer un rôle dans l’hébergement et les infrastructures de données.

En Afrique francophone, certains pays peuvent devenir des acteurs de cette stratégie. Le Maroc dispose déjà d’une base industrielle solide, notamment dans l’automobile, l’aéronautique et l’électronique. Il pourrait devenir une plateforme de production et d’assemblage de composants, au plus près du marché européen. La Côte d’Ivoire, avec Abidjan comme grand centre économique régional, son potentiel industriel et sa jeunesse, pourrait devenir un pôle majeur pour les services numériques, l’électronique, les centres de données et la formation. Le Sénégal possède également des atouts importants dans le numérique, la formation et les services technologiques. Il pourrait devenir un centre d’excellence pour l’Afrique de l’Ouest francophone. D’autres pays pourraient participer à cette dynamique, notamment par la formation, le développement logiciel ou certains segments industriels.

Enfin, au-delà de l’espace francophone traditionnel, certains partenaires partageant une vision industrielle pourraient être associés. Le Vietnam, par exemple, a développé une industrie électronique importante et une capacité industrielle qui en font un partenaire intéressant pour certaines étapes de production.

L’idée n’est donc pas de créer une « usine mondiale francophone » qui remplacerait toutes les autres puissances. L’idée est de construire une chaîne de confiance, une capacité collective à produire, protéger et utiliser les technologies essentielles.

Pourquoi ne pas imaginer demain :

  • des formations communes d’ingénieurs et de techniciens à l’échelle francophone ;
  • des laboratoires de recherche partagés sur l’intelligence artificielle ;
  • des infrastructures de cloud maîtrisées ;
  • des logiciels développés en coopération ;
  • des chaînes industrielles réparties entre plusieurs pays partenaires ;
  • des centres de données protégeant nos informations stratégiques.

Au XXᵉ siècle, la puissance reposait sur la maîtrise de l’énergie, de l’industrie et des capacités militaires. Au XXIᵉ siècle, elle reposera aussi sur la maîtrise du calcul, des données, des logiciels et de l’intelligence artificielle.

Bull et Soitec nous rappellent que la France possède encore des savoir-faire rares mais ces savoir-faire ne doivent pas rester isolés. La Francophonie peut être simplement un héritage historique, elle peut et doit aussi devenir un projet d’avenir, une communauté de compétences, d’innovation et de puissance technologique. Une Francophonie capable de parler ensemble, de produire ensemble et de maîtriser ensemble les technologies qui façonneront le monde de demain.