L’article de France 3 consacré aux difficultés des CFA devrait nous alerter bien au-delà du seul cas de Montargis.
À Montargis justement, le CFA Est-Loiret est confronté à une situation suffisamment préoccupante pour que soit évoquée la possibilité de difficultés à rémunérer ses formateurs dans les prochains mois. Ce qui pourrait apparaître comme un problème local traduit en réalité une fragilisation beaucoup plus générale du modèle économique de l’apprentissage.
Depuis la réforme de 2018, le financement des CFA a profondément changé. Nous sommes passés d’un système largement piloté et subventionné par les Régions à un financement principalement calculé « au contrat », via les opérateurs de compétences et France compétences. Le système a permis une formidable progression de l’apprentissage. En effet entre 2021 et 2024, le nombre de nouveaux contrats dans le secteur privé est passé de 719 000 à 896 000. C’est une réussite qu’il serait absurde de nier mais parallèlement, les pouvoirs publics ont cherché à diminuer le coût moyen du dispositif. Entre 2021 et 2024, les engagements financiers liés à l’apprentissage ont reculé de 3 % malgré une hausse de 25 % du nombre de contrats. Les coûts pédagogiques par contrat ont notamment diminué.
Et nous arrivons aujourd’hui à une situation paradoxale. Nous avons davantage besoin de soudeurs, de mécaniciens, d’électriciens, de chaudronniers, de maçons, de conducteurs d’engins, de techniciens de maintenance, de spécialistes du numérique, d’artisans et d’ouvriers qualifiés. Nous parlons tous de réindustrialisation, de souveraineté économique, de relocalisation et de reconstruction de notre appareil productif mais dans le même temps nous fragilisons ceux qui doivent former ces femmes et ces hommes.
La situation devient particulièrement inquiétante concernant les moyens accordés aux Régions pour accompagner le fonctionnement et surtout l’investissement des CFA. Plusieurs questions parlementaires ont ainsi souligné que l'enveloppe nationale correspondante, qui atteignait environ 268 millions d’euros en 2024 et 2025, a été ramenée à 33 millions pour 2026, dont 11 millions pour le fonctionnement et 22 millions pour l’investissement. C’est une diminution de près de 88 %. Or un CFA, ce ne sont pas seulement des salles de cours.
Former un mécanicien automobile nécessite des véhicules, des ponts, des outils de diagnostic. Former un soudeur nécessite des postes de soudage et des installations adaptées. Former dans l’industrie nécessite des machines-outils, des commandes numériques, des robots, des équipements de sécurité. Former aux métiers du bâtiment nécessite de véritables plateaux techniques. Tout cela coûte de l’argent. On peut naturellement rechercher les économies, lutter contre les abus, contrôler les organismes douteux et arrêter de financer certaines formations dont l’utilité professionnelle est discutable. Cela me paraît même indispensable mais économiser aveuglément sur les formations qui conduisent directement à un métier serait une faute.
D’autant que le problème ne s’arrête pas aux apprentis.
La formation des adultes connaît elle aussi un tour de vis
On parle beaucoup moins de ce sujet, mais la formation professionnelle des adultes, notamment des demandeurs d’emploi et des personnes en reconversion, connaît également une diminution importante de certains financements publics. Le nouveau cycle 2024-2027 du Plan d’investissement dans les compétences a été doté de crédits d’État moins importants. Les conséquences sont déjà mesurables, en 2024 les dépenses de formation correspondantes des Régions ont diminué de 11 %. Les dépenses de formation de France Travail ont reculé de 12 %. France compétences constate même que, hors certaines formations financées par le CPF, les entrées en formation des demandeurs d’emploi indemnisés sont tombées à leur niveau le plus bas depuis la crise sanitaire.
Ce n’est donc pas une impression, il existe bien un mouvement de contraction et surtout de ciblage beaucoup plus strict de l’argent public consacré à la formation.
Le CPF connaît la même évolution. En 2025, 1,226 million de formations ont commencé grâce au CPF, soit une baisse de 11 % en un an. La participation financière obligatoire introduite pour une partie des bénéficiaires, les restrictions apportées à certaines formations et, désormais, les plafonnements applicables à certaines certifications limitent progressivement son utilisation.
Même le contrat de professionnalisation, qui constitue pourtant un outil intéressant pour les adultes et les personnes en reconversion, a subi le même mouvement. En 2024, le nombre de nouveaux contrats a chuté de 21 %, notamment après la suppression de l’essentiel des aides accordées aux entreprises pour ces contrats. Pour la première fois, cette baisse a également touché les bénéficiaires de 30 ans et plus.
Pourquoi ? Parce que le système français de financement de la formation et de l’apprentissage s’est retrouvé financièrement sous tension.
France compétences a connu plusieurs années de déficits importants. L’explosion de l’apprentissage, la montée du CPF et l’accumulation de différents dispositifs ont considérablement augmenté les besoins financiers. L’organisme lui-même reconnaît que cette situation a nécessité une stratégie destinée à rendre l’ensemble « budgétairement soutenable ».
En 2024, l’apprentissage représentait d’ailleurs à lui seul 72 % des engagements financiers suivis par France compétences dans ce périmètre. Il fallait donc certainement remettre de l’ordre mais remettre de l’ordre ne signifie pas passer d’un système parfois trop généreux à un système qui finirait par rationner la formation utile.
C’est là que doit intervenir la politique. Nous devons décider quelles formations constituent réellement un investissement pour la Nation. Je préfère que l'argent public finance la formation d’un soudeur, d’un aide-soignant, d’un électricien, d’un mécanicien, d’un chaudronnier, d’un conducteur routier, d’un technicien informatique ou d’un opérateur de machine-outil plutôt qu’une multitude de formations sans débouché professionnel identifiable. Je préfère également financer la reconversion à 45 ou 50 ans d’un salarié dont le métier disparaît plutôt que de le retrouver quelques années plus tard durablement au chômage.
La formation professionnelle n’est pas une dépense sociale parmi d’autres. Non, c’est une politique économique, industrielle, d’emploi et même de souveraineté.
Nous ne réindustrialiserons pas la France uniquement avec des milliards d’euros, des plans gouvernementaux et des discours sur les usines du futur. Une usine sans ouvriers qualifiés, sans techniciens, sans ingénieurs et sans personnes capables d’entretenir ses machines ne produit rien. Nous ne sauverons pas davantage notre artisanat sans apprentis et nous ne réussirons aucune transition technologique si nous abandonnons les salariés dont les métiers évoluent au lieu de leur permettre de se former tout au long de leur vie.
Il faut donc sortir d’une politique de formation comptable et construire une véritable stratégie nationale des compétences, cela signifie assumer des priorités. Identifier les métiers dont la France aura besoin dans cinq, dix ou quinze ans ; sanctuariser les CFA et les plateaux techniques correspondant aux métiers stratégiques et aux métiers en tension ; maintenir des formations de proximité dans les territoires ; soutenir davantage l’apprentissage des premiers niveaux de qualification et des métiers techniques ; faciliter les reconversions professionnelles des adultes ; et garantir un financement pluriannuel permettant aux organismes sérieux de savoir où ils vont.
La formation doit également accompagner notre politique de réindustrialisation. Lorsque l’État soutient l’implantation d’une usine ou une filière stratégique sur un territoire, il devrait simultanément programmer les besoins en formation avec les CFA, les lycées professionnels, les organismes de formation, les entreprises et les collectivités locales. Former avant d’être confronté à la pénurie de compétences plutôt que courir ensuite après des salariés devenus introuvables, voilà ce que devrait être la planification.
On parle beaucoup du coût de la formation. Parlons aussi du coût de l’absence de formation.
Une entreprise qui ne peut plus recruter perd des marchés. Une usine qui ne trouve pas ses techniciens finit parfois par produire ailleurs. Un artisan sans apprenti ne transmet pas son entreprise. Un chômeur que l’on ne forme pas peut rester plusieurs années éloigné de l’emploi. Et lorsqu’un savoir-faire disparaît, quelques centaines de milliers d’euros d’économies budgétaires peuvent finalement coûter des millions à la collectivité.
Le cas du CFA de Montargis doit donc servir d’avertissement. Oui, contrôlons les dépenses. Oui, supprimons les abus. Oui, demandons des résultats aux organismes financés par l’argent public. Mais sachons également reconnaître une dépense qui prépare l’avenir.
Former un jeune à un métier, permettre à un adulte de se reconvertir et transmettre un savoir-faire ne sont pas des charges dont il faudrait se débarrasser. Ce sont des investissements dans le capital le plus précieux dont dispose un pays : les compétences de son peuple.
Si nous voulons réellement retrouver une France qui produit, alors il faut d’abord retrouver une France qui forme.