Otan 3.0 pour nous c'est non

Publié le 2 octobre 2026 à 10:00

Une information passée presque inaperçue en France mérite pourtant que l’on s’y arrête sérieusement. Selon Politico, repris notamment par Le Parisien, une réunion de travail consacrée à l’avenir de l’OTAN doit se tenir en octobre en Pologne, à l’initiative du Pentagone et sous l’impulsion d’Elbridge Colby, responsable de la politique de défense américaine mais pas avec les 32 membres de l’Alliance. Six pays européens seulement sont aujourd’hui concernés par ce groupe de travail : la Norvège, la Suède, la Finlande, la Pologne, l’Allemagne et les Pays-Bas. 

La France n’en est pas, le Royaume-Uni non plus. Les pays baltes, pourtant particulièrement concernés par la sécurité du flanc oriental de l’Europe, n’en sont pas davantage. Deux réunions similaires ont déjà eu lieu avec ce même noyau de pays, dans un format désormais appelé « Bergen Group ». L’objectif affiché serait de faire émerger des propositions qui pourraient ensuite être soumises à l’ensemble de l’Alliance. Et lorsque l’on parle de l’avenir de l’OTAN en laissant à la porte la France et le Royaume-Uni, c’est-à-dire les deux puissances nucléaires européennes de l’Alliance, il me semble que cela mérite tout de même autre chose qu’un haussement d’épaules car derrière cette réunion se dessine le projet américain d’une « OTAN 3.0 ».

L’expression n’est pas une invention, elle a été forgée par Elbridge Colby et elle est aujourd’hui reprise officiellement par l’OTAN. Le principe affiché consiste à faire assumer aux Européens une part beaucoup plus importante de leur défense conventionnelle, tandis que les États-Unis réévaluent leur présence militaire en Europe et concentrent davantage leur attention et leurs moyens sur d’autres théâtres, notamment l’Indo-Pacifique.

La stratégie nationale de défense américaine pour 2026 est d’ailleurs parfaitement claire. Les alliés européens doivent prendre la tête face aux menaces qui les concernent directement, avec un soutien américain qualifié de « critique mais plus limité », pendant que Washington donne notamment la priorité à la dissuasion de la Chine.

Sur le principe, je n’y vois d’ailleurs rien de scandaleux, cela fait suffisamment longtemps que je défends l’idée que la France et les Européens doivent être capables d’assurer davantage leur propre défense pour que je reproche aujourd’hui aux Américains de nous demander de prendre nos responsabilités. Pour moi, le problème est ailleurs.

Qui va définir cette nouvelle architecture ?

Qui déterminera les besoins militaires ?

Qui élaborera les standards ?

Qui décidera des niveaux d’interopérabilité, des équipements indispensables, des capacités à renforcer, des doctrines d’emploi et, finalement, des choix industriels qui en découleront ?

Car derrière un standard militaire se trouve presque toujours un marché industriel et lorsque les États-Unis organisent eux-mêmes le premier cercle chargé de réfléchir à l’avenir de l’Alliance, la question mérite d’être posée. L’OTAN 3.0 doit-elle aboutir à une Europe militairement plus forte, ou simplement à une Europe prenant davantage en charge sa défense tout en demeurant stratégiquement, technologiquement et industriellement dépendante des États-Unis ? Ce n’est pas exactement la même chose, d’autant que l’OTAN prévoit désormais explicitement de développer de nouvelles capacités communes, de renforcer l’interopérabilité, les technologies, l’intelligence artificielle militaire et même un « cloud de combat transatlantique ». Derrière les mots techniques se jouent donc des choix industriels et technologiques majeurs pour les décennies qui viennent.

Il serait également naïf de ne pas regarder la question nucléaire. Les États-Unis peuvent parfaitement souhaiter que les Européens financent davantage leurs armées, constituent leurs stocks, développent leurs forces conventionnelles et prennent en charge une plus grande partie de la défense du continent tout en conservant, au sommet de l’architecture stratégique, la garantie nucléaire américaine. C’est d’ailleurs bien la perspective exposée publiquement par le secrétaire général de l’OTAN, davantage de responsabilité conventionnelle européenne, mais avec le maintien d’une forte présence américaine et du parapluie nucléaire américain.

Or il existe en Europe une puissance disposant précisément d’une dissuasion nucléaire totalement souveraine : la France.

Et cette question n’est plus purement théorique puisque la France commence elle-même à proposer à certains partenaires européens une coopération accrue autour de sa dissuasion, sans partage de la décision ultime. La Finlande a ainsi annoncé en septembre rejoindre le dispositif français de « dissuasion avancée ».

Je n’affirme pas que cette réunion aurait été organisée spécifiquement pour marginaliser la dissuasion française : nous n’en avons aujourd’hui aucune preuve mais je refuse également de considérer comme anodin le fait que l’on commence à réfléchir à l’organisation future de la défense européenne autour des États-Unis, de l’Allemagne, de la Pologne, des Pays-Bas et des pays nordiques, sans la France.

Alors oui, il faut observer cette réunion avec beaucoup d’attention, sans sombrer dans le fantasme selon lequel tout serait déjà décidé contre nous mais sans naïveté non plus parce que celui qui écrit aujourd’hui les normes militaires de demain crée aussi les dépendances industrielles d’après-demain. Et une France qui se retrouverait progressivement confrontée à des standards conçus ailleurs, à des équipements définis ailleurs et à une architecture stratégique pensée sans elle finirait tôt ou tard devant une alternative simple, payer le prix de son indépendance ou rentrer dans le rang.

Cette affaire renforce donc à mes yeux une conviction : la France doit retrouver sa pleine liberté stratégique, y compris en sortant du commandement militaire intégré de l’OTAN.

Non pas pour rompre avec l’Alliance atlantique, non pas pour tourner le dos à nos alliés et certainement pas pour substituer à une dépendance américaine une quelconque complaisance envers d’autres puissances mais simplement parce qu’une nation souveraine doit rester maîtresse de ses engagements, de ses forces, de son industrie, de sa dissuasion et, au bout du compte, de la vie de ses soldats.

On nous parle également depuis des années d’une « défense européenne » comme s’il s’agissait de l’aboutissement naturel et inéluctable de la construction européenne mais cette affaire démontre une nouvelle fois toute l’ambiguïté, pour ne pas dire l’utopie, de cette idée.

Une défense européenne sous quelles normes ?

Sous quel commandement ?

Avec quelle doctrine stratégique ?

Avec quels matériels ?

Avec quelle dissuasion ?

Et surtout : qui décide ?

Car si la défense européenne consiste à faire de l’Allemagne la grande puissance militaire conventionnelle du continent, sous garantie nucléaire américaine, dans une architecture dont les standards demeurent largement déterminés par Washington, alors ce n’est pas une défense européenne souveraine, c’est une organisation européenne de la puissance américaine et la France n’a aucun intérêt à abandonner une partie de sa souveraineté militaire pour entrer dans une construction qui risquerait demain de la placer sous une double prépondérance : stratégique américaine et économique ou conventionnelle allemande.

La France n’a pas besoin d’une politique européenne de défense. Elle a besoin d’une politique française de défense de l’Europe. La différence est fondamentale. Notre pays doit conserver une armée complète, une industrie de défense souveraine, ses capacités de renseignement et de commandement, sa capacité de projection et naturellement sa dissuasion nucléaire. Mais cette souveraineté n’interdit nullement les alliances, au contraire elle permet de bâtir des alliances solides parce qu’elles sont librement consenties. Nous devons pouvoir travailler avec les Britanniques lorsque nos intérêts convergent, avec les Polonais lorsque nous partageons les mêmes objectifs, avec les Italiens, les Grecs, les Scandinaves ou d’autres nations européennes lorsque nos capacités et nos intérêts sont complémentaires et naturellement avec les États-Unis chaque fois que nos intérêts stratégiques se rejoignent.

Mais toujours de nation souveraine à nation souveraine. Pas dans une intégration militaire où celui qui maîtrise les normes, les systèmes de commandement, les technologies essentielles et la garantie nucléaire finit nécessairement par disposer d’un poids politique supérieur aux autres.

La défense de l’Europe doit donc reposer sur des alliances solides, réciproques et concrètes, organisées en fonction des menaces et des intérêts communs, pas sur une chimère institutionnelle supplémentaire car une alliance n’a de valeur que lorsqu’elle est réciproque et une politique de défense n’est véritablement nationale que lorsque la France peut encore dire oui — mais aussi dire non.

Et puis il y a l’Allemagne. Parce qu’il faudra tout de même m’expliquer une chose. Depuis des années, on nous parle du « couple franco-allemand ». On multiplie les conseils des ministres communs, les rencontres interministérielles, les sommets, les déclarations sur « l’indispensable moteur franco-allemand » de l’Europe. Très bien mais si demain Washington convoque Berlin pour réfléchir à l’avenir stratégique et militaire de l’Europe en laissant Paris à la porte, que vaut réellement ce fameux couple ? La logique voudrait que, par solidarité, l’Allemagne refuse l’invitation. À moins qu’il ne s’agisse finalement d’un couple libertin où l’Allemagne passe ses week-ends en club échangiste… Parce qu’à force, il faut tout de même poser la question :

à quoi servent toutes ces réunions franco-allemandes s’il n’existe aucune solidarité stratégique lorsque les intérêts essentiels de l’un des deux sont en jeu ?

À part manger des croissants et de la Weißwurst ensemble autour d’un café au petit-déjeuner, je cherche encore.