Si vous ouvrez ma bibliothèque, vous y trouverez les œuvres de Cassagnac, de Cunéo d’Ornano et les travaux de Thierry Choffat bien plus facilement que les écrits de Jacques Bainville. Certes, je me suis forcé à lire ses ouvrages, par honnêteté intellectuelle et pour comprendre sa logique mais son pessimisme immobile m'est étranger. À la froideur de ses théories de salon, je préférerai toujours la force du Peuple en marche.
Je refuse de m'associer à cette école de pensée, froide et désincarnée, qui prétend enfermer le destin de la France dans les tiroirs poussiéreux de l'Ancien Régime. Jacques Bainville, avec la précision clinique des anatomistes qui ne dissèquent que des corps morts, s’est fait le théoricien de cette nostalgie. À l'en croire, notre patrie n'aurait été grande que par l'impuissance de ses voisins, et sa sécurité n'aurait tenu qu'au morcellement artificiel de l'Allemagne par la grâce de traités d'un autre âge. Quelle piètre vision de la France ! Quelle confiance limitée dans le génie de notre peuple !
Pour moi, Bainville commet l'erreur fondamentale des esprits trop systémiques, il confond la cause et l'effet. Ce ne sont pas les traités de Westphalie qui ont fait la grandeur de la France, c'est la France qui, par sa force intrinsèque, son unité et son rayonnement, a imposé sa loi à l'Europe. Vouloir maintenir éternellement un peuple voisin dans l'émiettement et la servitude féodale était une chimère géopolitique que le souffle de la modernité devait inévitablement balayer.
L'histoire ne recule pas et je ne la regrette pas. La Révolution française, en proclamant la souveraineté nationale, et les Napoléon, en brisant les vieux sceptres absolutistes, n'ont pas « empoisonné » l'Europe, ils l'ont éveillée. Le réveil des nationalités était un mouvement historique irrésistible. Reprocher à l'Empire d'avoir permis l'émergence des nations modernes, c'est reprocher au soleil de faire fondre les glaces de l'hiver. Le rôle de la France n'a jamais été de se barricader derrière des principautés allemandes morcelées comme un châtelain craintif, mais de marcher à la tête des peuples libres.
Là où Bainville ne voit qu'une « erreur démocratique », je vois l'avènement de la modernité politique. Les travaux de Thierry Choffat ont lumineusement mis en valeur cette dimension, le bonapartisme n'est pas une simple doctrine d'autorité, c'est une synthèse démocratique et sociale indissociable de l'héritage républicain. Le bonapartisme a compris ce que les docteurs de l'Action française refuseront toujours d'admettre, on ne gouverne pas une grande nation contre son peuple, ni sans lui. La légitimité ne descend pas d'un trône vermoulu par le droit divin ; elle monte du sol, par le suffrage universel, dans la communion directe entre le chef et la masse populaire.
Comme le rappelait si fièrement Paul de Cassagnac face aux prétendants dynastiques, « Nous ne servons pas le Prince, mais seulement les Principes ». C'est le plébiscite qui scelle l'autorité et c'est l'autorité qui garantit le progrès social et l'égalité civile car il ne saurait y avoir de privilèges sous le regard du peuple souverain « Il n'y a pas de liberté si elle n'existe pas également pour tout le monde », proclamait Gustave Cunéo d'Ornano à la tribune. Thierry Choffat rappelait à juste titre que ce courant historique a toujours cherché à réconcilier l'ordre et le progrès pour et par le peuple.
Quand Bainville accuse Napoléon Ier ou Napoléon III d'avoir forgé les armes de nos adversaires, je constate qu'il oublie que c'est la trahison des vieilles élites parlementaires et la frilosité des partis conservateurs qui ont affaibli la patrie. Ce n'est pas le principe de la souveraineté populaire qui a failli en 1870, c'est l'indécision d'une bourgeoisie libérale qui a refusé les réformes militaires nécessaires par peur du peuple en armes.
Je ne me complais pas dans le regret d'une Europe des princes et des déchirements dynastiques. Je crois en une France forte, fière héritière des conquêtes civiles de la Révolution, où l'ordre ne s'oppose pas au progrès et où la puissance nationale repose sur le consentement et l'énergie du peuple tout entier. Face au réalisme pessimiste et immobile de Bainville, j'oppose ma foi dans la souveraineté populaire et la grandeur d'une Nation qui regarde l'avenir en face.
Je ne reproche pas à Bainville d'avoir été monarchiste. Je lui reproche de regarder trop souvent la Révolution et les deux Empires comme des ruptures regrettables, là où je vois les étapes décisives de la construction de notre France moderne. Je refuse cette histoire écrite à rebours, où les fautes des Bonaparte expliqueraient toutes nos défaites, tandis que les réussites de la monarchie témoigneraient d'une sagesse perdue.
C'est pourquoi, lorsque je referme un ouvrage de Bainville, je retrouve avec plaisir les écrits des Cassagnac, de Cunéo d'Ornano et les travaux de Thierry Choffat. Non parce que j'y chercherais une histoire complaisante envers les Napoléon mais parce que j'y retrouve cette certaine idée de la France qui est la mienne.
Car, au fond, mon bonapartisme ne se résume pas à la fidélité envers une dynastie, aussi prestigieuse soit-elle. Il est d'abord une conception de la Nation, de la souveraineté, de l'autorité et du progrès. Il est cette conviction que la grandeur française ne se construit ni dans la nostalgie d'un ordre disparu ni dans la soumission à des intérêts particuliers, mais dans la volonté collective d'un peuple maître de son destin.
Voilà pourquoi je demeure profondément attaché à cette tradition politique, celle d'une France dont le peuple est le souverain, dont l'État est l'instrument, dont le progrès est l'ambition et dont la grandeur doit rester l'horizon.
Une France qui ne cherche pas son avenir dans les regrets du passé, mais qui puise dans son histoire la force de le construire.