Nation, citoyenneté, souveraineté et responsabilité

Publié le 12 octobre 2026 à 19:00

Qu’est-ce qui transforme des millions d’individus vivant sur un même territoire en un peuple capable de se reconnaître un passé, des obligations réciproques et un avenir commun ?

Qu’est-ce qui fait encore de la France une nation ?

La France demeure juridiquement et politiquement une Nation. La Déclaration de 1789 affirme que « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation » et la Constitution actuelle dispose que la souveraineté nationale appartient au peuple, exercée par ses représentants et par le référendum. Elle définit également une langue commune, des symboles nationaux, une devise et un principe politique commun mais une nation ne peut pas être seulement une construction juridique.

Il faut aussi un sentiment d'appartenance. Un Français peut être breton, corse, alsacien, basque, commingeois, ultramarin ; catholique, musulman, juif, athée ; avoir des ancêtres présents depuis vingt générations ou être devenu français récemment. La question nationale commence lorsque toutes ces appartenances particulières trouvent au-dessus d'elles quelque chose de commun. C'est précisément l'intuition développée par Ernest Renan en 1882 : ni la race, ni la religion, ni même la langue prise isolément ne suffisent. Une nation suppose un héritage partagé et la volonté de poursuivre ensemble une histoire. D'où sa célèbre formule du « plébiscite de tous les jours ».

Je crois qu'on peut en tirer une définition particulièrement intéressante : la Nation est une communauté de mémoire, de solidarité et de destin.

La mémoire dit : nous venons de quelque part.
La solidarité dit : nous sommes responsables les uns des autres.
Le destin dit : nous voulons encore accomplir quelque chose ensemble.

Et c'est probablement ce troisième élément qui est le plus difficile à entretenir. On peut conserver un drapeau, une administration, des frontières et même une langue tout en perdant progressivement la conscience d'un destin collectif.

Comment refaire de la France une communauté nationale consciente d'elle-même ?

Certainement pas en exigeant que tous les Français deviennent identiques.

L'unité nationale n'est pas l'uniformité. Elle suppose en revanche l'existence d'un étage supérieur aux appartenances particulières, quelque chose que l'on accepte de partager et, parfois, de faire passer avant ses intérêts personnels ou communautaires.

Cela passe notamment par cinq dimensions :

transmettre, parce qu'on ne peut appartenir à une histoire qu'on ne connaît pas ;

participer, parce qu'un peuple qui n'est appelé qu'épisodiquement à choisir ses dirigeants risque de devenir spectateur de la chose publique ;

contribuer, chacun selon ses capacités, parce qu'une communauté durable ne repose pas uniquement sur les droits qu'elle distribue ;

protéger, car la Nation doit garantir à tous un même espace de droit et de sécurité ;

projeter, parce qu'aucune nation ne peut durablement vivre uniquement dans la commémoration de son passé.

Autrement dit, il ne suffit pas de raconter aux Français ce qu'ils furent, il faut pouvoir leur dire ce qu'ils pourraient entreprendre ensemble. Une politique nationale qui ne parlerait que d'identité finirait par transformer la Nation en musée. Une politique qui ne parlerait que d'économie la transformerait en marché. Une politique qui ne parlerait que d'administration la transformerait en procédure. La difficulté consiste à maintenir les trois dimensions : héritage, solidarité, projet.

Et peut-on refaire Nation sans restaurer la responsabilité ?

Je dirais très difficilement, parce que la citoyenneté contient dès l'origine une idée de réciprocité. La Déclaration de 1789 ne définit pas seulement des droits individuels ; elle fait également du citoyen un participant à la formation de la loi. Son article 6 dispose que les citoyens doivent pouvoir concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation. Cela permet de distinguer deux formes de responsabilité.

La responsabilité individuelle, d'abord. Répondre de ses actes ; respecter la règle commune ; contribuer selon ses moyens ; exercer ses libertés sans considérer que la collectivité réparera systématiquement les conséquences de tous les comportements ; transmettre ; participer à la vie civique.

La responsabilité collective. Accepter que certaines choses nous concernent même lorsqu'elles ne nous touchent pas directement. L'école d'un autre enfant, la sécurité d'un autre quartier, l'avenir d'un territoire situé à plusieurs milliers de kilomètres, la défense nationale ou la dette transmise aux générations suivantes deviennent alors des affaires communes.

C'est peut-être là que se trouve la différence fondamentale entre habiter un pays et faire Nation.

Dans le premier cas, chacun peut essentiellement demander
« Qu'est-ce que la collectivité me doit ? » Dans le second apparaît nécessairement une deuxième question « Qu'est-ce que je dois à la collectivité dont je suis membre ? »

Et la République elle-même doit accepter la réciproque : quelles obligations la communauté nationale a-t-elle envers celui qui assume ses responsabilités ?

On retrouve alors un équilibre qui me paraît intellectuellement beaucoup plus fécond que l'opposition traditionnelle entre individualisme et collectivisme.

Des droits qui protègent l'individu ;
des devoirs qui rendent possible la communauté ;
une souveraineté qui permet au peuple de décider ;
une responsabilité qui oblige chacun à assumer sa part de cette souveraineté.

Car si la souveraineté appartient réellement au peuple, comme le dit encore l'article 3 de la Constitution, le citoyen ne peut pas être simultanément proclamé souverain et traité comme un simple administré. C'est peut-être finalement la question la plus profonde : refaire Nation ne consiste pas seulement à restaurer l'autorité de l'État ; cela suppose de restaurer la qualité de citoyen.

Et donc de passer progressivement d'une société dans laquelle l'individu demande essentiellement protection, prestation ou reconnaissance à une communauté politique dans laquelle chacun peut également se demander :

« De quoi suis-je responsable dans le destin de mon pays ? »

C'est à partir de cette question que Nation, citoyenneté, souveraineté et responsabilité recommencent à former un seul ensemble.