ET SI L’HISTOIRE AVAIT ÉTÉ DIFFÉRENTE…

Publié le 16 octobre 2026 à 06:00

5 septembre 1781. Au large des côtes de Virginie.

Depuis plusieurs heures, les canons tonnent sur les eaux de la Chesapeake, les vaisseaux français de l'amiral de Grasse affrontent la Royal Navy britannique. L'enjeu dépasse largement une simple bataille navale. À quelques dizaines de kilomètres de là, le général anglais Cornwallis et ses troupes sont retranchés dans Yorktown, George Washington, à la tête de l'armée continentale américaine, et le comte de Rochambeau, commandant le corps expéditionnaire français, s'apprêtent à leur porter un coup décisif.

La victoire de Grasse change tout car les Britanniques doivent se retirer et la maîtrise de la baie permet désormais d'envisager l'encerclement de Yorktown. Pour les insurgés américains, engagés depuis plus de cinq ans dans une guerre d'indépendance, la perspective d'une victoire décisive devient enfin réalité.

Mais à Versailles, depuis plusieurs semaines, d'autres calculs ont occupé les esprits. La guerre coûte cher, les finances royales sont mises à rude épreuve, les opérations navales absorbent des sommes considérables et certains conseillers de Louis XVI commencent à s'interroger sur les bénéfices réels de cette alliance avec des colonies révoltées contre leur souverain. Après tout, que gagnera véritablement la France à favoriser la naissance d'une nouvelle puissance sur le continent américain ? Ne serait-il pas préférable de négocier directement avec Londres, d'obtenir quelques compensations commerciales et territoriales, puis de mettre un terme à un conflit devenu ruineux ?

Louis XVI finit par céder à ces arguments. Des négociations secrètes sont engagées avec le gouvernement britannique. L'Angleterre, qui voit dans la possibilité d'une défection française un moyen de reprendre l'avantage, se montre disposée à quelques concessions et en échange, Versailles doit renoncer à faire de l'indépendance américaine une condition indispensable à la paix.

Au début de l'été, des instructions confidentielles quittent la France à destination des commandants français présents outre-Atlantique. Le 16 septembre, alors que la flotte de Grasse vient de reprendre position dans la Chesapeake, un bâtiment porteur des ordres royaux rejoint l'escadre française. Le message est sans ambiguïté, le roi ordonne la suspension des opérations offensives contre les forces britanniques. L'escadre doit préparer son retrait vers les Antilles. Rochambeau reçoit instruction de ne pas engager ses troupes dans une nouvelle bataille et d'attendre les décisions diplomatiques de Versailles. Lorsque Washington apprend la nouvelle, il refuse d'abord d'y croire.

Depuis 1778, la France est officiellement l'alliée des États-Unis. Elle s'est engagée à ne pas conclure de paix séparée avec Londres avant que l'indépendance américaine soit assurée. Les soldats français ont traversé l'Atlantique pour combattre aux côtés des insurgés, les marins français ont affronté la flotte britannique. Des milliers d'hommes ont risqué leur vie pour une cause que le roi de France avait choisi de soutenir et voilà que, quelques jours avant une victoire possible, Versailles décide de changer de politique !

Washington comprend immédiatement les conséquences de cette décision. Sans la flotte française, impossible de maintenir durablement le blocus de Yorktown. Sans l'artillerie et les troupes de Rochambeau, l'assaut devient beaucoup plus risqué. L'armée continentale, déjà éprouvée par des années de guerre, ne peut se permettre une défaite majeure. Le général américain doit renoncer à son offensive et Cornwallis, qui se croyait sur le point d'être encerclé, voit s'ouvrir une possibilité de salut.

À Paris, Benjamin Franklin multiplie les démarches. Il rencontre Vergennes, rappelle les engagements solennels du royaume, insiste sur la parole donnée mais on lui oppose désormais les intérêts supérieurs de la France, le coût de la guerre et la nécessité de retrouver une paix durable avec la Grande-Bretagne. Franklin découvre alors une vérité amère, celle qui fait que les engagements d'une grande puissance peuvent devenir secondaires lorsque ses dirigeants estiment avoir davantage à gagner en négociant avec leur adversaire.

Les mois passent. L'armée américaine poursuit la lutte mais l'équilibre militaire s'est profondément modifié. La disparition du soutien français permet aux Britanniques de reprendre l'initiative sur plusieurs théâtres d'opérations. En 1782, Londres propose aux colonies américaines un compromis, une large autonomie politique, des assemblées locales disposant de pouvoirs étendus, des garanties commerciales mais le maintien de la souveraineté britannique.

Les représentants américains se divisent. Certains veulent poursuivre la guerre jusqu'à l'indépendance totale. D'autres, épuisés par les années de combats, craignent que le refus de tout compromis n'entraîne l'effondrement définitif de leur cause. En 1783, aucun traité ne vient reconnaître l'indépendance des États-Unis. À la place, une série d'accords laborieux organise une autonomie coloniale sous l'autorité de la Couronne britannique. L'Amérique demeure divisée, traversée de tensions et privée de la pleine souveraineté pour laquelle Washington et ses compagnons avaient combattu.

À Versailles, on se félicite d'avoir retrouvé la paix. Les relations avec Londres se normalisent. Les finances du royaume bénéficient de l'arrêt des opérations militaires. Quelques avantages commerciaux permettent aux ministres de présenter l'accord comme un succès diplomatique. Mais de l'autre côté de l'Atlantique, les anciens insurgés n'ont rien oublié, ils savent qu'ils ont été abandonnés au moment où la victoire semblait possible. Et Washington, contemplant les conséquences de cette paix négociée sans les Américains, aurait peut-être pu prononcer ces mots :

« Le roi de France a obtenu sa paix. Mais il nous a privés de la nôtre. »

Cette phrase, évidemment imaginaire, aurait pu résumer toute l'amertume d'un peuple auquel on venait de rappeler que son avenir dépendait encore de décisions prises dans les capitales européennes.

 

Janvier 1943. Casablanca.

Cent soixante-deux années ont passé, le monde a changé. Les monarchies européennes ne dominent plus les relations internationales comme au XVIIIe siècle, la France a traversé plusieurs révolutions, plusieurs régimes, les États-Unis sont devenus une puissance industrielle et militaire majeure.

Mais la guerre ravage de nouveau le monde, depuis décembre 1941 l'Amérique combat les puissances de l'Axe. Dans le Pacifique, elle affronte le Japon. En Afrique du Nord, ses soldats se battent contre les forces allemandes et italiennes. Dans l'Atlantique, ses navires subissent les attaques des sous-marins du Reich.

En Europe, l'Allemagne nazie occupe une grande partie du continent.

La France, vaincue en juin 1940, demeure sous domination allemande. L'Alsace et la Moselle ont été annexées de fait au Reich. Le Nord et le Pas-de-Calais sont rattachés à l'administration militaire allemande de Bruxelles. Sur la façade atlantique, l'occupant a transformé les ports en bases navales et entrepris la construction de puissantes fortifications.

À Londres, le général de Gaulle poursuit le combat avec les forces françaises qui ont refusé la défaite. En France, des hommes et des femmes risquent chaque jour leur vie dans les réseaux de Résistance. Tous attendent le moment où les armées alliées pourront enfin entreprendre la libération du territoire national.

À Washington, une partie de l'administration américaine estime que la guerre en Europe risque de coûter trop cher. Le Japon représente une menace directe pour les positions américaines dans le Pacifique. La reconquête des territoires occupés par l'Allemagne nécessiterait des années de combats, des millions d'hommes mobilisés et une quantité considérable de matériels. Certains conseillers de Roosevelt commencent alors à défendre une idée jusque-là impensable, pourquoi ne pas rechercher un accord avec Berlin afin de concentrer toutes les ressources américaines contre le Japon ?

Après tout, disent-ils, l'Allemagne ne menace pas directement le territoire continental des États-Unis. La France a été vaincue. Les Britanniques continuent de résister mais leur empire demeure encore largement préservé. Quant aux Soviétiques, ils disposent d'immenses ressources humaines et territoriales pour poursuivre la guerre à l'Est.

Pourquoi l'Amérique devrait-elle payer le prix de la libération de l'Europe ? Roosevelt hésite. Il sait que les États-Unis se sont engagés auprès de leurs alliés à ne pas conclure de paix séparée avec les puissances ennemies et il sait également qu'un accord avec Hitler constituerait une rupture politique majeure mais les partisans du compromis insistent sur les avantages d'un désengagement européen.

Finalement, le président américain finit par accepter l'ouverture de contacts secrets avec Berlin. Les négociations se déroulent par l'intermédiaire de diplomates présents dans des pays neutres. Hitler comprend immédiatement l'intérêt de la proposition, une paix avec les États-Unis lui permettrait de réduire considérablement la pression militaire à l'Ouest, il pourrait ainsi concentrer davantage de moyens contre l'Union soviétique, tout en maintenant son emprise sur les territoires occupés mais il fixe ses conditions.

L'Allemagne conservera l'Alsace et la Moselle, elle maintiendra son contrôle sur le Nord de la France et sur les régions industrielles jugées indispensables à son économie de guerre. Les ports de la Manche et de l'Atlantique resteront occupés par les forces allemandes afin d'assurer la défense des approches occidentales du Reich. Le reste du territoire français pourra conserver une administration propre mais celle-ci, sous la direction du duo Pétain-Laval, demeurera soumise aux exigences politiques et militaires de Berlin.

Les États-Unis ne reconnaissent pas formellement ces annexions et cette occupation comme légitimes mais ils acceptent cependant de ne pas en faire un obstacle à leur paix avec l'Allemagne. À Washington, on préfère parler de réalisme diplomatique, les frontières définitives de l'Europe, explique-t-on, pourront être discutées ultérieurement mais à Paris, à Lille, à Strasbourg, à Metz, à Brest ou à Bordeaux, ce sont les soldats allemands qui continuent de faire la loi.

À l'été 1943 la nouvelle tombe, les États-Unis et l'Allemagne ont signé une paix séparée. Les forces américaines se retireront progressivement du théâtre européen, les opérations militaires contre le Reich cesseront, l'aide américaine aux pays poursuivant la guerre contre l'Allemagne sera interrompue. En contrepartie, Berlin s'engage à ne plus attaquer les intérêts américains.

À Londres, Churchill entre dans une colère noire, le Premier ministre britannique refuse de considérer cet arrangement comme une véritable paix. Il dénonce l'abandon des engagements alliés et affirme que le Royaume-Uni poursuivra le combat.

À Moscou, Staline voit dans cet accord une trahison majeure. L'Armée rouge continue de combattre la Wehrmacht, tandis que Berlin peut désormais envisager de transférer vers l'Est une partie de ses moyens jusque-là immobilisés face aux Anglo-Américains. Le sort de la guerre à l’Est peut basculer réellement du côté de l’Axe, Hitler et ses généraux, dont Mainstein et Model, peuvent envisager avec sérénité l’offensive de Koursk.

Mais c'est à Londres, dans les bureaux de la France combattante, que la nouvelle provoque peut-être la plus profonde amertume. Depuis le 18 juin 1940, de Gaulle refuse de considérer la défaite comme définitive, il a rejeté l'armistice, il a rassemblé les Français libres, il a défendu, envers et contre tous, la permanence de la souveraineté française. Et voici que l'une des grandes puissances alliées vient de conclure un accord laissant une partie de la France sous occupation allemande !

De Gaulle fait connaître son refus absolu de reconnaître les conséquences de cette paix. Il rappelle que la France ne saurait être l'objet d'un arrangement conclu entre puissances étrangères. Son territoire n'appartient ni à Hitler, ni à Roosevelt, ni à aucun autre chef d'État.

Mais la réalité militaire demeure implacable, sans l'engagement des forces américaines, l'organisation d'un débarquement d'une ampleur suffisante pour libérer la France devient infiniment plus difficile. Les Britanniques poursuivent la guerre. Les Soviétiques continuent de combattre. Les Français libres refusent de déposer les armes. Pourtant, les perspectives de libération s'éloignent.

Dans les territoires français occupés, rien n'a changé, les soldats allemands sont toujours là. Les arrestations continuent, les déportations se poursuivent, les persécutions et la répression frappent toujours ceux que le régime nazi considère comme ses ennemis. De plus en plus les mouvements collaborateurs prennent de l’importance et prennent le dessus sur le vieux maréchal de Vichy.

À Washington, pourtant, les journaux annoncent que l'Amérique a retrouvé la paix avec l'Allemagne. La Maison-Blanche souligne les vies américaines épargnées, les dépenses militaires évitées et les moyens désormais disponibles pour vaincre le Japon. On explique aux Américains que leur président a su mettre fin à une guerre européenne qui ne concernait pas directement leur territoire.

Mais en France, personne ne peut sérieusement parler de paix, l'Alsace et la Moselle demeurent sous domination allemande, le Nord est toujours occupé, sur toute la façade atlantique les garnisons du Reich contrôlent les ports, les communications et les installations militaires. Une partie du pays conserve des administrations françaises, mais celles-ci doivent composer avec les exigences de l'occupant.

La France existe encore sur les cartes mais elle ne dispose plus librement de son territoire ni de son destin.

À Londres, de Gaulle aurait alors pu résumer la situation d'une phrase :

« Les Américains ont fait la paix avec notre ennemi. Ils n'ont pas fait la paix pour la France. »

Mais ils auraient pu traduire le sentiment de tous ceux qui, refusant la défaite, auraient découvert qu'une grande puissance pouvait se retirer d'un conflit en laissant ses alliés face à leur adversaire.

 

Octobre 2026. Retour à la réalité.

Heureusement, l'Histoire n'a pas suivi ces deux chemins. En 1781, Louis XVI n'a pas abandonné Washington. La France a tenu ses engagements. La flotte de Grasse est restée dans la Chesapeake, Rochambeau a combattu aux côtés des Américains et Cornwallis a capitulé à Yorktown le 19 octobre et deux ans plus tard, l'indépendance des États-Unis était officiellement reconnue.

En 1943, Roosevelt n'a pas négocié de paix séparée avec Hitler. Avec Churchill, il a au contraire affirmé à Casablanca la volonté de poursuivre la guerre jusqu'à la capitulation sans condition des puissances de l'Axe. Le 6 juin 1944, les forces alliées débarquaient en Normandie. Quelques semaines plus tard, grâce à la ténacité du général de Gaulle, la France commençait à retrouver sa liberté et sa souveraineté.

Ces deux exemples ne signifient pas que Louis XVI et Roosevelt auraient agi par pure générosité. Le premier entendait affaiblir la puissance britannique et restaurer l'influence française. Le second avait parfaitement conscience qu'une Allemagne nazie dominant durablement l'Europe constituerait une menace pour les intérêts américains.

Tous deux défendaient les intérêts de leur pays mais ils avaient également compris qu'une alliance, une fois contractée, engage la parole et la crédibilité d'une nation. C'est précisément ce qui donne à ces deux uchronies une résonance particulière aujourd'hui.

Car lorsque Donald Trump évoque la possibilité d'obtenir rapidement une paix entre la Russie et l'Ukraine, lorsqu'il privilégie la négociation directe avec Vladimir Poutine ou laisse planer la possibilité d'une réduction du soutien américain à Kiev, une question fondamentale se pose. Peut-on négocier la paix d'une nation sans garantir sa souveraineté et son intégrité territoriale ?

Imaginons un instant que les rôles soient inversés.

Que diraient les Américains si, en 1781, Louis XVI avait décidé que les colonies insurgées devaient accepter la souveraineté britannique pour permettre à la France de retrouver la paix ? Que diraient les Français si, en 1943, Roosevelt avait accepté que Hitler conserve l'Alsace-Moselle, le Nord et les ports de l'Atlantique en échange d'un accord garantissant la sécurité des intérêts américains ?

Nous parlerions probablement d'abandon. Certains emploieraient même le mot de trahison.

Pourquoi faudrait-il alors considérer comme une simple manifestation de pragmatisme diplomatique l'idée qu'un accord entre Washington et Moscou puisse déterminer l'avenir territorial de l'Ukraine sans que les Ukrainiens en acceptent librement les conditions ?

L'Ukraine n'est évidemment ni l'Amérique de 1781 ni la France de 1943. La Russie contemporaine n'est ni la Grande-Bretagne de George III ni l'Allemagne hitlérienne. Les situations historiques ne sont pas interchangeables mais le principe demeure.

Une nation ne cesse pas d'être souveraine parce qu'une puissance étrangère l'a envahie, elle ne perd pas son droit à l'existence parce que ses alliés se lassent de lui apporter leur aide et ses frontières ne devraient pas devenir une simple monnaie d'échange dans une négociation entre grandes puissances.

La diplomatie est nécessaire, la négociation est indispensable pour mettre fin aux guerres mais négocier n'implique pas nécessairement d'accepter les exigences territoriales de celui qui a employé la force.

Je ne prétends pas que la France doive suivre aveuglément les États-Unis, ni qu'elle doive accorder un blanc-seing à l'Ukraine sur toutes les questions diplomatiques, politiques ou européennes. Je considère simplement qu'il existe une différence fondamentale entre rechercher la paix et accepter qu'une nation soit amputée de son territoire pour satisfaire les intérêts d'autres États.

C'est pourquoi ces deux histoires imaginaires méritent d'être racontées.

Elles nous rappellent que, derrière les cartes géographiques déplacées sur les bureaux des diplomates, derrière les discussions entre chefs d'État et les calculs des états-majors, il existe des peuples, des terres, des villes et des millions de vies.

En 1781, les Américains auraient pu être abandonnés à la veille de leur victoire. En 1943, les Français auraient pu voir leur pays durablement amputé au nom d'une paix séparée entre Washington et Berlin. En 2026, les Ukrainiens redoutent de devoir accepter une paix dont les conditions pourraient consacrer une partie des conquêtes territoriales russes.

L'Histoire nous enseigne que les grandes puissances peuvent toujours décider de cesser une guerre mais elles ne peuvent pas, par leur seule volonté, transformer l'abandon d'une nation en paix juste et durable.

Et si nous trouvons impensable que Washington ait été sacrifié par Louis XVI ou que de Gaulle ait été abandonné par Roosevelt, nous devons au moins nous poser la même question lorsqu'il s'agit de Zelensky et de l'Ukraine.

Car la souveraineté d'une nation ne devrait jamais dépendre du prix que ses alliés sont encore disposés à payer pour la défendre.